Porter un regard clinique sur la recherche

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Les professeures Marjorie Montreuil et Isabelle Gagnon appliquent leur expertise clinique en recherche pour faire progresser les soins aux enfants.

Dre. Montreuil (gauche) et Pre. Gagnon (droite). Image par Owan Egan / Joni Dufour.

Par Diana Kwon pour FMHS Focus

Lorsqu’on pense à la profession de physiothérapeute ou d’infirmière, la recherche ne vient pas toujours immédiatement à l’esprit. Deux professeures mcgilloises, Isabelle Gagnon, B. Sc. (PT) 1992, et Marjorie Montreuil, M. Sc. A. 2010, Ph. D. 2017, font évoluer cette vision des choses.

Ayant toutes deux développé une passion pour la recherche comme cliniciennes, les Pres Gagnon et Montreuil s’emploient par leurs travaux à faire avancer les soins dans leurs domaines respectifs, la physiothérapie et les sciences infirmières.

Faire le pont entre la recherche et le travail clinique a toutefois amené son lot de défis. Pour la Pre Gagnon, puisqu’il n’est pas courant de mener des recherches tout en exerçant en physiothérapie, il n’a pas été facile de s’établir comme chercheuse. « Pour les physiothérapeutes [qui mènent des recherches], le cheminement traditionnel est de devenir professeur universitaire, ce qui est mon cas, mais il est très rare dans mon domaine de poursuivre [en même temps] des activités cliniques », explique-t-elle. « C’était donc un défi de trouver un modèle qui me permettait de continuer à travailler avec mes patients. »

Les études des Pres Gagnon et Montreuil ont été guidées par leur expérience clinique, qui a mis en évidence des sujets sur lesquels les données scientifiques étaient trop rares pour établir des pratiques exemplaires. « Je vise toujours à mettre mes recherches en application pour améliorer les pratiques », ajoute la Pre Montreuil.

La physiothérapie arrive à l’urgence

Ayant toujours eu du plaisir à travailler avec les enfants, la Pre Gagnon a été naturellement attirée par la pédiatrie durant ses études de physiothérapie. « J’aimais le fait que la physiothérapie peut aider les enfants à recommencer à bouger, à reprendre leurs activités physiques et toutes les activités qui leur tiennent à cœur », dit-elle.

Aujourd’hui, elle est professeure agrégée à l’École de physiothérapie et d’ergothérapie de l’Université McGill, où elle mène des recherches sur les traumatismes cérébraux chez les enfants et les adolescents. La Pre Gagnon souligne qu’elle n’a pas toujours voulu être chercheuse – elle voulait surtout devenir clinicienne. Mais au fil du temps, en travaillant en milieu hospitalier avec des enfants blessés, elle a constaté que certains sujets devaient être mieux étudiés. « À l’époque, on ne parlait pas beaucoup de commotions cérébrales », explique-t-elle. « Tout le monde disait que c’était des blessures mineures, qui ne causaient pas de grands problèmes. Mais beaucoup d’enfants revenaient nous voir en disant qu’ils ne se sentaient pas comme avant. »

C’est cette réalisation qui a poussé la Pre Gagnon à creuser la question pour déterminer ce qui distinguait les commotions cérébrales des traumatismes cérébraux plus graves, et voir s’il existait des interventions bénéfiques qu’elle pourrait appliquer en clinique. « Mon désir de mener des recherches a toujours été très pragmatique », dit-elle.

Ses travaux ont contribué à attirer l’attention sur les commotions cérébrales chez les enfants et mené au développement d’interventions novatrices. La Pre Gagnon étend maintenant ses recherches à la petite enfance, c’est-à-dire aux enfants de moins de cinq ans. Ce groupe est important, indique la chercheuse, car même si les jeunes enfants ne pratiquent pas de sports, ils peuvent subir des traumatismes cérébraux dans la vie de tous les jours, par exemple en tombant du haut d’un meuble. Ce groupe d’âge présente aussi un défi particulier : on détermine habituellement si une personne a subi une commotion cérébrale en lui posant des questions, ce qui est difficile avec de très jeunes enfants.

La Pre Gagnon dirige également un projet pilote à l’Hôpital de Montréal pour enfants du Centre universitaire de santé McGill qui vise à examiner le rôle potentiel des physiothérapeutes dans l’évaluation et les soins des enfants admis à l’urgence en raison d’une commotion cérébrale. Le but ultime de cette étude serait d’assurer la présence, au service d’urgence, d’un physiothérapeute qui peut évaluer les commotions cérébrales et contribuer aux décisions pronostiques. Le projet, rendu possible grâce à la générosité de la Fondation Richard et Edith Strauss, rassemble divers acteurs cliniques, dont des médecins, des physiothérapeutes et des gestionnaires de service. « Je crois que c’est le début d’une collaboration qui ira bien au-delà des commotions cérébrales », estime la Pre Gagnon.

Selon elle, son double rôle de chercheuse et de clinicienne lui permet d’appliquer des idées issues de ses recherches dans sa pratique, et vice-versa. Évoluer dans ces deux carrières tout en élevant des enfants n’a toutefois pas été de tout repos. « C’est un grand défi, surtout en tant que femme, de concilier tout cela en ayant une jeune famille, c’est très exigeant », rappelle-t-elle. « Mais c’est possible de suivre sa passion. Le chemin serait peut-être différent si vous n’étiez pas une femme ou n’aviez pas de jeunes enfants, mais ne vous laissez pas décourager. »

Reconnaître le point de vue des patients

Au baccalauréat, la Pre Marjorie Montreuil a étudié les relations internationales et le droit, en s’intéressant à la santé et aux droits des enfants. Peu après avoir obtenu son diplôme, elle s’est toutefois rendu compte qu’elle voulait travailler de plus près avec les gens. C’est en s’impliquant pendant un an comme bénévole dans un hôpital pour enfants qu’elle a trouvé sa voie : les sciences infirmières.

Après s’être réorientée, elle s’est découvert un grand intérêt pour les questions de santé mentale, en particulier chez les enfants. Elle a amorcé sa carrière d’infirmière à l’Institut universitaire en santé mentale Douglas, d’abord comme infirmière en santé mentale, puis comme infirmière clinicienne spécialisée. « Dans mon expérience clinique quotidienne, les enjeux éthiques en santé mentale étaient omniprésents, par exemple l’usage de mesures de contrôle et les questions de vie privée », explique la Pre Montreuil. « C’est là qu’est véritablement né mon intérêt pour la recherche. Je voulais essayer d’aborder certains de ces enjeux. »

Depuis le début de ses études doctorales, celle qui est aujourd’hui professeure adjointe à l’École des sciences infirmières Ingram s’intéresse au développement de méthodes de recherche participative – qui intègre les perspectives des populations à l’étude – dans son domaine, celui de la santé mentale infantile. « Je cherche à développer des méthodologies de recherche pour faire participer les enfants à titre de partenaires en recherche, mais aussi dans les soins cliniques », explique la Pre Montreuil. « En construisant les savoirs ensemble, nous pouvons vraiment nous attaquer à des défis de taille. »

Si les chercheurs n’intègrent pas toujours les perspectives des patients, en particulier lorsque leurs travaux portent sur les enfants, la Pre Montreuil voit cette intégration comme un élément crucial de ses recherches. « En tant que chercheuse, je possède une expertise en recherche, mais sans la perspective des personnes concernées, la valeur n’est pas la même », souligne-t-elle.

Dans l’un de ses projets en cours, la Pre Montreuil étudie des moyens d’évaluer et de gérer le risque de suicide chez les enfants de 13 ans et moins. Elle a également lancé un nouveau projet dans la foulée de la pandémie. Dans un contexte où l’incidence de la COVID-19 sur la santé mentale inquiète les spécialistes partout dans le monde, la Pre Montreuil applique les méthodes de recherche participative pour évaluer les répercussions de la pandémie sur la santé mentale des enfants. « Nous interviewons en ce moment des enfants et des adolescents pour savoir comment ils vivent la situation actuelle et connaître l’incidence de la pandémie sur leur bien-être », explique-t-elle.

Hors du laboratoire, la Pre Montreuil collabore avec des organismes communautaires pour appliquer ses recherches dans le but d’offrir un soutien en santé mentale à des familles considérées comme défavorisées.

Selon elle, la profession infirmière, où les femmes sont majoritaires, n’obtient pas toujours la reconnaissance qu’elle mérite, en dépit de son rôle prépondérant en santé : « Les gens ne réalisent pas que les infirmières font de la recherche. Mais elles sont présentes dans tous les milieux en santé, des milieux communautaires aux unités spécialisées. Les infirmières peuvent avoir un impact immense. »

 

Le 12 Mars 2021

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