La grande séduction

en direct 2020

Par Jean-Benoît Nadeau (B.A.1992)

Le nouveau Campus Outaouais de la Faculté de médecine et des sciences de la santé de l’Université McGill à Gatineau, c’est un peu comme le remake du film La Grande Séduction. Dans cette célèbre comédie québécoise, des habitants de la Basse-Côte-Nord prennent les grands moyens pour attirer un médecin dans leur village.

C’est exactement ce que la population de l’Outaouais a fait en participant à l’étude de faisabilité du consortium Campus Santé Outaouais pour prendre les grands moyens et conclure qu’il était non seulement faisable, mais nécessaire, de demander au gouvernement et à l’Université d’offrir la formation médicale complète en Outaouais.

Des étudiants en médecine assistent à une
séance d’orientation en août au campus Outaouais.
(Photo : Simon Séguin-Bertrand)

C’est que l’Outaouais souffre d’un manque perpétuel de médecins dans toutes les spécialités, à tel point que certains patients se rendent en Ontario ou à Montréal pour obtenir des soins. En 1988, la Faculté décide de créer une unité d’enseignement de médecine familiale à Gatineau et y envoie deux médecins résidents pour qu’ils complètent les 6 derniers mois leur formation en médecine familiale. Tel qu’espéré, ces résidents s’établissent ensuite sur place, en Outaouais, pour y débuter leur carrière. Suivant ce premier succès, la Faculté augmente la cadence : 4 résidents par an, puis 6, 8, 12, 18 et aujourd’hui jusqu’à 20 médecins résidents par année.

À la même époque, le gouvernement formule une exigence : les quatre facultés de médecine du Québec devront créer des antennes locales afin de former davantage de médecins et renforcer la pratique médicale en région. On assiste ainsi à la création des RUISSS, les réseaux universitaires intégrés de santé et de services sociaux. Progressivement, la Faculté de l’Université de Montréal délocalise son programme à Trois-Rivières, l’Université de Sherbrooke choisit Chicoutimi et Moncton, et l’Université Laval ira prochainement à Lévis et Rimouski. McGill, elle, poursuit sa mission en Outaouais. En 2010, elle offre le programme d’externat intégré (qui accueille les étudiants en médecine dès la 3e année) et en 2015, elle dépose son plan clinique pour délocaliser l’ensemble du programme d’études médicales.

C’est ainsi qu’en août 2020, le Campus Outaouais accueille 40 étudiants, soit sa première cohorte de 24 étudiants de première année et celle de 16 étudiants du programme préparatoire. En 2024, ils seront 96 étudiants des quatre premières années de médecine, une vingtaine d’étudiants en programme préparatoire et une cinquantaine de résidents et externes en stages en Outaouais. En tout, c’est plus de 170 étudiants de McGill dans la région!

« La population de l’Outaouais demande depuis plusieurs années que la formation médicale soit disponible dans la région et l’Université McGill était prête, avec son nouveau curriculum, à le délocaliser. C’est un besoin et une volonté tant du milieu que de l’université », soutient le Dr Gilles Brousseau, doyen associé et directeur du Campus Outaouais, et mobilisateur du projet depuis 2009. Tout de même, il aura fallu plus de 10 ans pour démarrer ce merveilleux projet.

Le projet a été bonifié de deux ajouts majeurs : la francisation de l’ensemble du programme d’études et l’offre de l’année préparatoire en médecine en partenariat avec l’UQO. Malgré les mesures de confinement qui ont retardé le chantier de construction de quatre mois, la Faculté est parvenue à assurer l’ouverture des programmes tel que prévu en août 2020 par une rentrée hybride dans les locaux de l’Université du Québec en Outaouais (UQO).

« La COVID-19 a des impacts à tous les niveaux, dit le Dr Brousseau. Mais peu importe, ce campus sera l’étincelle qui renforcera la relève et la collaboration pour des soins d’excellence en santé pour toute la région. »
Pour la Faculté, le Campus Outaouais signale plusieurs réalisations importantes. En plus d’approfondir ses liens avec la région, il augmente d’un coup le nombre d’étudiants en médecine à l’Université McGill en première année de 178 à 202, une hausse de près de 15 %. Et, grande première, ce sera le premier campus de McGill où les activités se dérouleront entièrement en français!

Une équipe dévouée

Bien qu’il ait largement bénéficié de l’appui constant du milieu, le Campus Outaouais n’aurait sans doute pas vu le jour si Gilles Brousseau ne s’était entouré d’ailiers solides.

Le Dr Samuel Benaroya (B. Sc. 1973, MDCM 1975), vice-principal adjoint et vice-doyen exécutif (santé et affaires médicales) à la Faculté de médecine et des sciences de la santé de l’Université McGill, était le « ministre des Affaires extérieures » dès les débuts de l’initiative.

Sa tâche consistait à réunir et à coordonner une pléthore d’instances officielles : deux ministères (Santé et Services sociaux, et Enseignement supérieur), deux facultés (médecine et sciences), deux universités (McGill et l’UQO), le CISSS régional ainsi que les instances de la région.

Michel Leblanc, directeur de projet sénior au Campus Outaouais, possède une feuille de route impressionnante dans le domaine de la construction dans les milieux de la santé. Parmi ses faits d’armes : le Centre de recherche du CHUM (un projet d’un demi-milliard de dollars), le nouvel Hôpital de Baie-Saint-Paul et le Pavillon de la Faculté de pharmacie de l’Université de Montréal – entre autres!

Mais le Campus Outaouais, explique Michel Leblanc, malgré son apparente modestie (un budget de 30 millions de dollars), présentait certains défis : « Ce n’est pas un projet, mais un portefeuille de projets, énumère-t-il. Il a fallu construire une faculté et un groupe de médecine familiale universitaire, en plus de planifier la formation, il fallait traduire le programme de médecine (année préparatoire et 4 années suivantes), embaucher et former le personnel et le corps professoral, et tripler la capacité d’accueil des stagiaires en Outaouais. »

La pandémie n’aura été qu’une embuche parmi d’autres. Avant la pandémie, qui a retardé la construction, le chantier progressait rondement. En fait, il s’agissait de deux chantiers : une faculté de médecine ainsi qu’un GMF-U. Il fallait ajouter deux étages au-dessus de l’urgence de l’Hôpital de Gatineau, sans toutefois nuire à son fonctionnement, causer un bruit excessif, ni empêcher la circulation des ambulances.

« Il a fallu inventer. Comme on ne pouvait pas défoncer le plafond de l’urgence pour passer la plomberie du GMF-U, nous avons dû installer un tout nouveau système de drainage sous vide pour les 60 lavabos, une première au Québec pour un établissement de cette ampleur », raconte Sophie Brunet (B. Sc. [Arch.] 2008, M. Arch. 2009), qui a géré le chantier pour la firme Ed Brunet et Associés, jusqu’à son départ en congé de maternité.

Mais c’est l’aspect académique et institutionnel qui a été de loin le plus gros casse-tête du trio Brousseau-Leblanc-Benaroya. En 2016, quand la Faculté débloque enfin le budget de construction, le gouvernement libéral lève un drapeau rouge. Pas question d’ouvrir une faculté « satellite » où les étudiants suivraient en visioconférence des cours en anglais donnés à partir de Montréal. Le gouvernement exige que les cours soient donnés sur place, et en français.

Ce qui change un peu les plans. Il faudra non seulement traduire un programme de médecine entier (du boulot pour neuf traducteurs), mais aussi embaucher un personnel administratif plus important que prévu et constituer une solide équipe enseignante. « J’étais franchement inquiet », admet Gilles Brousseau. « Finalement, la solidarité a été très forte, et on a pu recruter 224 cliniciens de la région pour enseigner. »

Puis, en 2018, alors qu’on vient tout juste de donner le premier coup de pelle, nouveau drapeau rouge. Cette fois, c’est le nouveau gouvernement de la CAQ qui constate que la Faculté de médecine et des sciences de la santé de McGill exige une année préparatoire pour ses étudiants issus du cégep. Le ministre met le holà : il n’y aura pas d’année préparatoire en anglais à Montréal; elle doit être offerte en français, à Gatineau.

Encore une complication! En fait, plus d’une.  La rentrée de septembre 2019 a lieu dans neuf mois. Le campus n’aura pas l’espace pour accueillir 20 étudiants de plus. Seule l’UQO possède les locaux et peut offrir la formation générale, mais pas les cours requis en science. Quant à McGill, la préparatoire ne relève pas de la Faculté de médecine et des sciences de la santé, mais de celle des sciences.

L’affaire se corse et devient autrement plus compliquée que de réobtenir un million de dollars pour la traduction, car les discussions nécessitent la participation de la Faculté des sciences, de l’UQO et du gouvernement. Samuel Benaroya négocie un accommodement qui permettra de souffler un peu : l’UQO offrira la préparatoire pour la rentrée 2020, mais pour la rentrée de 2019, exceptionnellement, l’année préparatoire sera donnée au campus de Montréal en anglais.

Michel Leblanc n’en revient toujours pas. « On a dû faire en 18 mois ce qui aurait dû normalement prendre trois ou quatre ans à réaliser. J’en ai fait, des projets, mais je n’ai pas souvent vu un tel niveau d’ouverture et d’enthousiasme local. » Jusqu’à la coopérative funéraire qui s’offrira pour recevoir temporairement les cours d’anatomie en attendant que le chantier soit terminé!

Le Campus Outaouais a donc accueilli en août 2020 sa première cohorte d’étudiants. « Nos enseignants sont presque tous cliniciens. Je trouve ça génial, très concret », dit Roxane Daboval, étudiante de première année. « Ils sont visiblement heureux de nous enseigner. Ils nous questionnent et on est à l’aise de poser des questions. »

Roxane Daboval a très hâte à l’ouverture officielle des locaux en janvier pour découvrir enfin le nouvel amphithéâtre, les salles de cours, la salle de simulation, les laboratoires, le café étudiant.

Un important enjeu régional

Danyèle Lacombe, directrice du volet de la
formation fondamentale au campus Outaouais,
répond aux questions des médias sur le nouveau
campus de l’Université McGill.
(Photo : Simon Séguin-Bertrand)

Comme pour le petit village de Sainte-Marie-la-Mauderne, théâtre de La Grande Séduction, le nouveau campus a suscité un réel engouement dans la communauté médicale en Outaouais. Plus de 200 médecins et une vingtaine de professionnels (pharmaciens, infirmières, physiothérapeutes) se sont joints pour former l’équipe d’enseignement. « Il a fallu former tout ce beau monde à la pédagogie et à l’enseignement en ligne », souligne la Dre Danyèle Lacombe (résidence en médecine familiale McGill 2008), directrice du volet de formation fondamentale. « Depuis l’ouverture, j’ai encore plus de professionnels qui démontrent de l’intérêt à enseigner. »

La retombée la plus concrète du Campus Outaouais touchera le GMF-U, qui emménagera lui aussi dans ses nouveaux locaux en janvier, passant alors de 20 à 65 salles d’examen. Le GMF-U pourra ajouter à son équipe trois infirmières praticiennes, trois pharmaciens, deux travailleurs sociaux, une nutritionniste, une psychologue, un physiothérapeute.

« Le “U” de GMF-U signifie que nous sommes un GMF qui ne se limite pas à la pratique médicale, mais qui forme également des résidents de manière systématique. Le GMF-U a précédé de 10 ans le campus et témoigne de la longue relation de McGill avec l’Outaouais », précise la Dre Catherine Savard Woods (résidence en médecine familiale McGill 2008), directrice médicale du GMF-U. « Maintenant que nous serons dans le même immeuble, nos résidents auront accès aux bureaux des affaires étudiantes, aux conseillers en carrière et à la formation continue. »

Gilles Brousseau explique que le campus crée une nouvelle dynamique régionale. « À Trois-Rivières, grâce au campus de l’Université de Montréal, il n’y a plus de pénurie. Les patients ont moins de mal à trouver un spécialiste. C’est ce qu’on espère chez nous. »

« Plus il y aura de médecins, plus il y aura de professionnels qui gravitent », dit Danyèle Lacombe. Cette ancienne journaliste, née à Ottawa, a fait ses études de médecine à l’Université d’Ottawa avant de fonder la Clinique médicale Champlain à Gatineau. « Un étudiant qui vient pour quatre ans, cinq avec l’année préparatoire plus avec la résidence, va construire ses attachements personnels et professionnels ici. »

« Pour la région, la Faculté n’est pas une fin en soi, c’est un début », dit Martine Potvin, directrice de l’enseignement, des relations universitaires et de la recherche au Centre intégré de santé et de services sociaux (CISSS) de l’Outaouais, qui ajoutera bientôt un U à son nom pour devenir un CIUSSS.

« La désignation universitaire va amener des professeurs, de la recherche : ça signifie plus de revues à la bibliothèque, plus de pratiques de pointe, plus de transferts de connaissances, plus de technologie, plus de rayonnement. Ça va améliorer la qualité des soins et des services. On va commencer par commencer, mais pour l’Outaouais, c’est le début d’un temps nouveau. »

Jean-Benoît Nadeau est chroniqueur au Devoir et reporter à L’actualité.

 

 

Le 11 novembre 2020

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