Thomas Roddick, l’antisepsie et les débuts de la chirurgie moderne à McGill

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Anonyme, Sir Thomas Roddick, copie réalisée en 1933-1935. 20e siècle, 25 x 20 cm. Musée McCord, II-308155.0

Par Gillian Woodford

Aujourd’hui, à l’Université McGill, le nom du Dr Thomas Roddick (1846-1923) est surtout associé à l’imposant portail Roddick, construit en sa mémoire grâce à un don de son épouse. On oublie souvent le rôle de ce chirurgien et ancien doyen de la Faculté de médecine comme pionnier de l’antisepsie au Canada. Les pratiques antiseptiques qu’il a introduites ont drastiquement réduit la mortalité postopératoire à la suite d’une infection et ont vite pavé la voie à des interventions plus audacieuses, notamment en chirurgie abdominale.

Au début de la carrière du Dr Roddick, dans les années 1860, les techniques chirurgicales connaissaient une évolution fulgurante, mais les opérations majeures n’étaient pratiquées que rarement et en dernier recours, en raison du risque très réel d’infection mortelle des plaies chirurgicales. Malgré des innovations médicales comme l’anesthésie, la mortalité postopératoire atteignait 80 % pour certaines interventions.

Les techniques antiseptiques ont tout changé. « Avant l’antisepsie, les chirurgiens ne savaient pas que des microorganismes étaient responsables de la fièvre qui tuait beaucoup de leurs patients après l’opération », explique Thomas Schlich, professeur James McGill d’histoire de la médecine au Département de sciences sociales en médecine de l’Université McGill. Un jeune chirurgien anglais nommé Joseph Lister, inspiré par les travaux de Louis Pasteur sur les microbes, s’est demandé si de tels microorganismes causaient aussi l’infection des plaies.

Lister a mis sa théorie à l’épreuve en désinfectant des fractures ouvertes à l’aide d’acide carbolique, utilisé à l’époque pour décontaminer les eaux usées dans le but de combattre les éclosions de typhoïde. Dans un compte rendu devant la British Medical Association, en 1867, il rapporte que « durant les 9 derniers mois, pas un seul cas de pyohémie, de gangrène hospitalière ou d’érysipèle n’a été observé chez ces sujets. » *

À la lumière de ces résultats, Lister a mis au point un système élaboré de désinfection de la salle d’opération et de ses occupants par vaporisation d’une solution d’acide carbolique, dans laquelle on trempait aussi les compresses et les fils de suture. Les chirurgiens et les infirmières se lavaient les mains avec la même solution.

Anonyme, Salle d’opération, Hôpital général de Montréal, copie réalisée pour Mme Oliver. 1910. 20 x 25 cm. Musée McCord, II-180990.0

Les idées de Lister, malgré le scepticisme de ses compatriotes, ont rapidement été adoptées à l’étranger. À Montréal, le jeune Thomas Roddick, consterné du taux de mortalité chez ses patients, a visité Lister en 1872, cinq ans seulement après la découverte de l’antisepsie. Comme chirurgien novice, il n’avait cependant pas assez d’influence pour introduire la nouvelle pratique au Canada. En 1877, devenu chirurgien titulaire à l’Hôpital général de Montréal, il est retourné en Écosse et à Londres pour suivre auprès de Lister une formation complète sur sa méthode antiseptique. Il s’est alors procuré le système de désinfection, vaporisateur compris, et l’a fait expédier à Montréal, où il l’a aussitôt mis en application.

Pratiquement du jour au lendemain, le taux de mortalité postopératoire chez ses patients a chuté d’environ 50 % à seulement 3 %. Ses collègues, comme ceux de Lister, se sont d’abord montrés sceptiques. « Les avis étaient partagés », affirme le Pr Schlich. « Certains chirurgiens ont emboîté le pas, mais beaucoup croyaient que l’antisepsie était inutile. »

Roddick, loin de laisser tomber, a fait de l’antisepsie une sorte de croisade. Il a donné des conférences, publié des articles et fait la promotion de la méthode sur toutes les tribunes. « Il l’enseignait systématiquement à ses étudiants et à ses collègues », ajoute le PSchlich. Roddick a aussi tâché de standardiser le traitement des plaies à Montréal pour qu’il soit plus facile d’évaluer l’utilité des pratiques.

Roddick n’a pas été le premier à essayer d’intégrer l’antisepsie au Canada. D’autres avant lui ont employé une version « allégée » de la méthode de Lister, ce qui n’a pas fait reculer aussi radicalement la mortalité et les infections. « Roddick a ceci de particulier qu’il a été le premier au Canada à appliquer la méthode dans son intégralité », indique le Pr Schlich.

Anonyme, Laboratoire d’hygiène, Pavillon de médecine, Université McGill, Montréal, QC. Vers 1895, 8 x 8 cm. Musée McCord, MP-0000.25.254.2

L’ère de l’antisepsie a duré une dizaine d’années. « Les chirurgiens ont fini par découvrir que le vaporisateur était complètement inutile », poursuit le PSchlich. « Après avoir cru que les microbes se trouvaient dans l’air, ils ont réalisé que le contact direct avec les microorganismes était plus important. » Par ailleurs, l’acide carbolique était très caustique. « C’était nocif pour les chirurgiens – beaucoup ont développé une allergie ou une intolérance et ont dû arrêter d’opérer. » L’antisepsie a finalement été remplacée par l’asepsie, axée davantage sur la prévention que sur la destruction des microorganismes, à l’aide de pratiques d’hygiène et de stérilisation rigoureuses.

« L’existence de l’antisepsie a contribué à rendre les chirurgiens plus courageux », conclut le Pr Schlich. Dans les 25 ans qui ont suivi, de nombreuses opérations majeures comme les appendicectomies, les néphrectomies et les hystérectomies ont été intégrées au répertoire chirurgical.

* Cité dans « Joseph Lister: father of modern surgery », Dennis Pitt, M.D., M. Ed. et Jean-Michel Aubin, M.D., Can J Surg. 2012 Oct; 55(5): E8–E9.

 

Le 21 juin 2017

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