Temps d’arrêt

Fall-Winter 2012

Elle a gagné de nombreuses médailles, battu des records mondiaux, dépassé ses limites. Mais aujourd’hui, si vous demandez à Valérie Grand’Maison ce qu’elle compte faire au cours des prochains mois, il est possible qu’elle vous réponde qu’elle n’en a aucune idée.

par David Savoie

Valérie Grand’Maison (Photo: Sarah Mongeau-Birkett)

Que font les athlètes de haut niveau après avoir gagné des médailles, battu des records et cumulé des années d’entraînement? Valérie, elle, peut maintenant manger de la pizza, faire des sorties de « filles », consacrer plus de temps à ses études et même songer à prendre des vacances l’été prochain. Toutes des activités banales qu’elle n’avait pratiquement jamais l’occasion de faire pendant les années qu’elle a consacrées à la natation.

Pourtant, la jeune athlète de 24 ans n’est pas tout à fait à l’aise avec ce nouveau mode de vie. Au cours des 17 dernières années, la natation a pris toute la place et, aujourd’hui, elle est tiraillée. Continuer ou arrêter?

Valérie revient des Jeux paralympiques de Londres, où elle a récolté trois médailles, dont une d’or, en plus de fracasser un record du monde. Les Jeux de Londres ont nécessité beaucoup de travail, mais tout avait été planifié pour que la nageuse obtienne de bons résultats. « Durant les deux dernières années, nous avions un plan, explique son entraîneur, Peter Carpenter. Valérie s’est entraînée en fonction de ce plan, elle savait ce qu’elle devait faire, et au moment le plus important, elle l’a parfaitement exécuté. »

Les trois premières longueurs de piscine se sont déroulées exactement comme ils l’avaient prévu, précise-t-il, au dixième de seconde près. Et la dernière a été plus rapide. Le 7 septembre 2012, Valérie Grand’Maison nageait le 200 mètres en 2 minutes,
27 secondes et 64 centièmes. « C’était encore meilleur que la meilleure course envisageable! C’était un moment magique que je n’oublierai jamais », ajoute-t-il.

Valérie nage depuis qu’elle a 8 ans. À 15 ans, elle se lance dans la compétition. Mais, la même année, elle commence à perdre la vue. Elle apprend qu’elle souffre de la maladie de Best, qui provoque une dégénérescence maculaire. Cette affection lui fait perdre la vue progressivement, la laissant aujourd’hui avec une vision partielle d’un seul œil.

La natation lui a permis de mieux vivre avec son handicap, dit-elle. Au moment où elle est l’objet de railleries, au secondaire, elle se découvre une seconde famille chez les athlètes handicapés. Les gens qu’elle a côtoyés dans le milieu du handisport lui ont permis de comprendre qu’elle était privilégiée de ne pas avoir un handicap plus lourd.

En 2005, Valérie s’illustre déjà et se qualifie pour faire partie de l’équipe canadienne de natation. Dès lors, les records et les médailles se succèdent. Elle rafle sept médailles — dont cinq d’or — aux Championnats mondiaux de natation paralympique en 2006. À six reprises, elle monte sur le podium aux Jeux paralympiques de Pékin, en 2008. Elle bat aussi deux records du monde. Après sa performance aux Jeux de Londres, elle détient cinq records mondiaux en long parcours, et sept en petit bassin.

Équilibre nécessaire

Valérie Grand’Maison sur le podium à Londres après avoir reçu sa médaille d’or (Photo: Matthew Murnaghan)

Le retour des Jeux et la rentrée scolaire ont été difficiles. La jeune femme a voulu faire une pause afin de réfléchir à son avenir. La compétition est hors de question d’ici Noël, mais ensuite? « Dans ma tête, depuis les quatre dernières années, j’allais à Londres et ensuite, j’accrochais mon maillot. »

Mais la dernière année a été si exceptionnelle que Valérie hésite entre se remettre à l’entraînement ou arrêter définitivement de nager. À 24 ans, il lui resterait encore quelques années de compétition. Si elle décide de participer aux prochains Jeux paralympiques, il lui faudrait consacrer quatre autres années au sport, s’entraîner de façon intensive et trouver la concentration nécessaire. « Je trouve ça difficile. J’ai besoin d’avoir des buts, et je n’en ai aucun à l’heure actuelle. Nager, c’est agréable en ce moment, mais je sais que je vais un jour m’en lasser. »

Après toutes ces années de rigueur, elle entretient maintenant une relation amour-haine avec son sport. Elle trouve difficile de ne pas nager, ne serait-ce que deux semaines, et pourtant, elle dit aimer profiter de la vie sans la natation. « J’aime vraiment être dans la piscine, mais je n’aime pas ce que ça provoque dans ma vie. »

Aujourd’hui, elle est étudiante avant d’être athlète. Plongée dans ses livres, elle a moins souvent la tête sous l’eau. Elle ne s’entraîne
« que » six fois par semaine — bien peu en comparaison de son rythme habituel. Au début, elle se sentait mal à l’aise sans son cercle social habituel — les nageurs. « Le mode de vie d’une nageuse de compétition est difficile à abandonner. Je suis habituée de voir un groupe de 30 personnes, deux fois par jour. »

Si son dilemme semble lourd, l’athlète a tout de même plus de temps pour profiter de ses journées. Elle peut maintenant mener une vie normale, sortir le soir sans trop se soucier de l’heure et tenter de relever de nouveaux défis (comme suivre des cours de ballet), ce que lui a plus ou moins imposé son entraîneur pour la garder loin de la piscine.

Peter Carpenter, l’entraîneur de l’équipe de natation des Martlets de McGill, a pris Valérie sous son aile en 2009. Malgré ses
20 ans d’expérience comme entraîneur, il n’avait pas eu l’occasion de superviser d’athlète avec un handicap. « Je ne l’ai jamais traitée différemment, dit-il. Mais elle est l’athlète la plus professionnelle que j’ai entraînée. »

Dans le monde paralympique, « Valérie est une légende!, s’exclame-t-il. Évidemment, elle ne le dira jamais comme ça, mais plusieurs nageurs la voient comme un modèle, une inspiration. »

L’athlète célèbre la victoire avec son entraîneur Peter Carpenter (Photo: Vikki Crane)

Il dit avoir passé plus de temps avec elle qu’avec n’importe quel autre athlète. Ils sont désormais de bons amis. Mais c’est pourtant lui qui, le premier, a suggéré à la jeune femme de se trouver d’autres activités que la natation. « Je lui ai probablement dit ça des centaines de fois, affirme-t-il. Elle est très intense. Si les choses vont mal dans la piscine, c’est la fin du monde. Elle cherche sa voie. En ce moment, elle doit trouver ce qu’elle veut faire. » Il essaie de ne pas l’influencer, mais « c’est difficile de la garder hors de l’eau », souligne-t-il.

De championne à étudiante anonyme

Malgré ses récents exploits à Londres, à McGill peu de gens savent qui elle est. Avec ses longs cheveux qui balaient sa veste de cuir, ses ongles soigneusement vernis, la nageuse de calibre international est difficile à reconnaître. Les étudiants de sa classe ignorent son identité. En dépit d’une énorme bannière sur le campus où figurent son nom et sa photo, elle doit présenter sa carte étudiante lorsqu’elle va à la piscine. Un anonymat agréable, dit-elle.

Elle aime moins, cependant, être ignorée par les gens de sa discipline. « Dans le monde de la natation, je trouve que je suis peu reconnue pour ce que j’ai réussi. Je suis arrivée à McGill après Pékin. Presque tous les membres de l’équipe de natation sont Canadiens, la moitié des nageurs viennent de Montréal, mais personne ne savait qui j’étais. En natation! C’est simplement que les nageurs “normaux” n’ont aucune idée de ce qui se passe aux Jeux paralympiques, et ça, je trouve ça décevant. Même l’année passée, quand je me préparais pour Londres, il y avait encore des gens qui ignoraient ce que je faisais. »

Un des problèmes avec les Jeux paralympiques, c’est qu’on ne leur accorde pas assez d’importance, croit-elle. Le niveau est désormais très élevé. « On s’entraîne autant, sinon plus, que les athlètes normaux. Nous aussi, on veut gagner. On n’est pas juste là pour participer! »

Que ce soit dans son sport, à l’école, ou au quotidien, Valérie n’aime pas voir son handicap comme une limite. « Jusqu’à mainte-nant, j’ai toujours trouvé le moyen de faire ce que je voulais. »

Tous ses professeurs utilisent des diapositives, les notes de cours lui sont facilement accessibles. Elle se débrouille sans l’aide de qui que ce soit, et n’a pas besoin de services spécialisés. « Dans le fond, je vois mal de loin, explique-t-elle. Les gens voient plusieurs détails qui sont complètement inutiles. En classe, j’ai mon écran d’ordinateur, je n’ai besoin de rien d’autre. »

Elle ne sait pas comment sa maladie évoluera. Pour le moment, elle conserve entre 10 et 15 % de sa vision, d’un œil seulement. Elle ne pourra jamais conduire de voiture, et certaines spécialités en médecine pourraient poser problème. Cela ne l’empêche pas de se diriger vers cette profession. Elle travaille fort pour obtenir de bonnes notes et finir son baccalauréat en psychologie et en histoire, tout en remplissant des demandes d’admission aux facultés de médecine.

Elle fait du bénévolat à l’hôpital, afin de savoir à quoi ressemble le milieu où elle veut travailler plus tard. Si elle devenait médecin, elle voudrait dire aux jeunes qui souffrent d’un handicap que rien ne peut les arrêter. Cela lui vient de sa propre expérience : elle aurait voulu mieux savoir comment composer avec sa maladie.

L’entraîneur de Valérie Grand’Maison croit qu’elle participera au moins aux prochains Championnats du monde, qui se tiendront au Canada.

« Si elle ne pesait pas ses options en ce moment, je ne trouverais pas ça normal, dit Peter Carpenter. En natation, vous ne pouvez pas faire les choses à moitié. Valérie doit donc choisir si elle veut s’engager pour quatre autres années ou pas. Elle le sait, mais elle doit s’accorder du temps pour prendre une décision éclairée. »

Mais seule Valérie sait si elle y sera. Rien n’est encore décidé. « J’ai parfois l’impression que la réponse s’imposera d’elle-même, explique-t-elle. Je ne sais pas comment la trouver. »

L’article de David Savoie sur Anne-France Goldwater, avocate et personnalité de la télévision, qui a été publié dans notre numéro d’automne-hiver 2011, était finaliste dans la catégorie Portrait/entrevue des Grands prix du journalisme indépendant 2012.

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A champ at the crossroads

Valérie Grand’Maison after completing her gold medal performance at the London Paralympics (Photo: Matthew Murnaghan)

This summer’s Paralympic Games in London were supposed to be Valérie Grand’Maison’s swan song as a competitive swimmer. “I was going to London and then I was going to hang up my swimsuit,” says the McGill psychology and history student. But her success there is prompting second thoughts.

If she does retire, Grand’Maison is leaving on a high note. She won a gold medal and two silvers, while breaking a world record in the 200-metre individual medley.

At the age of 24, she is clearly capable of excelling at the next Paralympics too, but that would mean devoting four more years to intensive training. “I really like being in the pool, but I don’t like what it does to the rest of my life,” she says. McGill swimming coach Peter Carpenter oversaw Grand’Maison’s preparation for the Paralympics. He understands her dilemma. “You can’t do things halfway in swimming.”

Grand’Maison started swimming competitively when she was 15. That was also the year she began to lose her sight. She suffers from macular degeneration, a disease that causes progressive loss of vision. It left her with partial vision in only one eye.

Swimming played a vital role in helping her come to terms with her disability. At a time when she was subjected to taunts from fellow high schoolers, she found a second family among disabled athletes.

“Valérie is a legend” in Paralympic circles, says Carpenter. “Many swimmers see her as a role model, an inspiration.”

Swimming isn’t the only thing on Grand’Maison’s mind these days. She is thinking about med school and about becoming the sort of doctor who would have no shortage of credibility when she talked to disabled kids about all the things they can accomplish in their lives.

 

 

 

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