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Près de 60 pour cent des professeurs que McGill a attirés depuis 2000 venaient de l’étranger. Parmi eux, on trouve de nombreux Québécois qui étaient allés poursuivre leurs études ou avaient entamé leur carrière ailleurs. Portrait de quelques-uns d’entre eux, partis pour mieux revenir.

Par Jean-Benoît Nadeau (B.A., 1992)

« Je rentre à Montréal », chante Ariane Moffatt dans l’un de ses grands succès. Or, les artistes ne sont pas les seuls à rêver à leur terre natale lorsque le succès les mène ailleurs; les universitaires aussi.

En 2000, l’Université McGill a lancé une grande campagne de recrutement, qui s’est soldée par l’embauche de plus de
1 000 professeurs, sur un total de quelque 1 600. Bon nombre d’entre eux sont des rapatriés, originaires du Québec et ayant étudié à McGill. « Il est difficile d’en évaluer le nombre exact, car, malheureusement, nos statistiques sont établies en fonction de la citoyenneté, et non du lieu de naissance », explique Nathalie Cooke, vice-principale exécutive adjointe.

Elle précise que les candidats ayant un lien avec le Québec présentent un intérêt particulier, car ils sont moins susceptibles de quitter pour une institution à l’étranger. « Notre taux de fidélisation est excellent, mais les gens qui ont des racines ici tendent à y demeurer, alors que les Européens, par exemple, risquent davantage de rentrer dans leur pays d’origine. »

Pour cet article, nous avons rencontré cinq diplômés de McGill, qui y sont revenus récemment pour y enseigner, après avoir transité par Manchester, Londres, Vancouver, Chicago et San Francisco.

Au coeur du sujet

ERIN HURLEY (B. Arts, 1990)

Département d’anglais

Erin Hurley (Photo: Owen Egan)

Erin Hurley est revenue deux fois plutôt qu’une à Montréal. Ayant quitté le Québec à quatre ans avec ses parents, elle est d’abord revenue faire un baccalauréat en littérature anglaise et théâtre entre 1987 et 1990, avant de repartir aux États-Unis pour le doctorat et décrocher un premier poste de professeure à l’Université de la Colombie-Britannique.

Mais cette grande spécialiste du théâtre québécois se trouvait bien loin de son sujet! « Montréal me manquait, pour sa culture — les arts de la scène, en particulier — et pour son mode de vie. Vancouver, c’est beau, mais il faut être du type plein air. Moi, j’aime l’obscurité des salles de spectacle. »

L’autre raison de son retour : multiplier les contacts auprès de ses collègues de l’UQAM et de l’Université de Montréal — qui offrent d’importants programmes de théâtre — et se nourrir de la juxtaposition des traditions théâtrales anglaise et française. « Revenir ici a beaucoup enrichi mes recherches. J’avais conservé une relation avec les gens du milieu du théâtre, mais cela s’est intensifié depuis mon retour », explique la professeure, qui s’est penchée sur les symboles de l’identité québécoise dans son livre National Performance: Representing Quebec from Expo 67 to Céline Dion, publié en 2010.

C’est son entrevue d’embauche qui lui a le plus rappelé ses années à McGill. L’un des professeurs qui l’interviewaient était Patrick Neilson, metteur en scène d’une pièce dans laquelle elle avait tenu le rôle principal, au cours de ses études. « Ce fut une production assez mémorable puisque toute la distribution était “transgenre” : les cinq filles jouaient des rôles de garçon et nous nous étions même toutes fait couper les cheveux à la garçonne. »

De son retour à McGill, elle dit que « certaines choses n’ont pas changé, comme les odeurs. Je pense que chaque université
a la sienne. Par contre, j’ai trouvé bizarre de revenir ici et de ne pas être aussi occupée qu’au cours de mes études, alors qu’on travaillait comme des fous, toujours sur trois ou quatre projets de pièce à la fois ».

Elle aimerait bien être une prof comme Denis Salter, son directeur de thèse au baccalauréat, qui a perçu qu’elle avait l’étoffe d’une critique et d’une théoricienne. « Je peux dire que ce fut mon mentor intellectuel. Mais quand il s’agit d’enseigner à de grands groupes, je pense aussi à Mary Davidson, avec qui on lisait Joyce, et qui était très théâtrale. Devant une salle de 50 étudiants, il faut pouvoir donner un bon spectacle! »

Nouvelle carte mentale

ÉTIENNE DE VILLERS SIDANI (M.D.C.M., 1990)

Département de neurologie et neurochirurgie et Institut et hôpital neurologiques de Montréal

Étienne de Villers Sidani (Photo: Owen Egan)

À sept ans, je voulais travailler à l’Institut neurologique de Montréal. Mon modèle, c’était Wilder Penfield », raconte Étienne de Villers Sidani, qui y est finalement entré par la grande porte en 2010. « Wilder Penfield voulait que les profs de neuroscience et les neurologues travaillent côte à côte. Le jumelage entre l’Institut et l’Hôpital découle de cette synergie, et c’est unique au monde. »

Après avoir terminé ses études de médecine et sa spécialité à McGill en 2005, il a dû partir — un départ qu’il a vécu un peu comme un exil. « J’étais frustré par cette exigence voulant qu’il faille aller travailler ou étudier ailleurs avant de pouvoir être engagé comme profeseur à McGill, mais je vois maintenant pourquoi. Cela nous met en contact avec des approches différentes ».

Il a tant aimé San Francisco, où il a complété une formation postdoctorale, qu’il a envisagé d’y rester, mais certaines considérations personnelles ont joué. À sa grande surprise, l’hiver lui a manqué : « Je ne croyais pas que j’aimais l’hiver à ce point, car je voulais toujours aller dans le Sud lorsque j’étais enfant ». Il admet aussi un certain sens du devoir : « Au risque de tomber dans les clichés, je voulais redonner à la société québécoise ce qu’elle m’avait apporté. J’aurais trouvé dommage de quitter sans faire ma part ».

Il admet qu’il trouve un peu bizarre d’être professeur, ayant été le genre d’étudiant toujours assis à l’arrière de la classe, dérangeant, un peu immature, qui s’amusait à poser des colles au professeur. « Maintenant, je suis passé de l’autre côté, et je vois les étudiants venir avec leurs questions qui visent à me désarçonner. Je n’avais pas réalisé à quel point il est difficile d’être prof. Mais je comprends aussi pourquoi ils la posent, cette colle. »

À la question « Montréal a-t-elle changé? », il offre une réponse de neurologue : « Il faut en fait se demander si c’est le Québec qui a changé ou soi-même? San Francisco, c’était un nouvel environnement, sauf qu’après deux ou trois ans, nous nous sentions chez nous. Cela résulte de la plasticité du cerveau ».

Il admet avoir été frappé de constater que Montréal est moins dense et plus décrépite qu’avant, mais qu’elle est aussi plus multiculturelle et que l’on y trouve des chantiers partout. L’une des choses qui l’ont ravi, c’est le Bixi : étant cycliste lui-même, il se réjouit de voir plus de gens faire du vélo. « Mais je m’inquiète du fait que le Bixi encourage les gens, indirectement, à faire du vélo sans porter de casque. » Comme quoi on peut sortir le neurologue de Montréal, mais on ne sortira jamais la neurologie du neurologue!

Ingénieur éclectique

FRANÇOIS BOUFFARD (B. Ing., 2000, Ph. D. Ing., 2006)

Département de génie électrique et informatique

François Bouffard (Photo: Owen Egan)

Après un baccalauréat en génie et un doctorat accéléré obtenu en 2006, François Bouffard est parti à Manchester, en Angleterre, avec sa femme et ses deux enfants, dont le petit dernier qui n’avait que deux mois — « ce n’était pas jojo, au départ ».

Professionnellement, par contre, il ne l’a pas regretté : il a non seulement développé un nouveau champ d’études, mais découvert des méthodes de recherche très poussées, qu’il espère bien pouvoir mettre en application ici. « En Europe, grâce à l’Union européenne, la recherche sur les grands réseaux électriques est très axée sur la collaboration entre les universités et les pays, et le dialogue entre le milieu universitaire et l’industrie est très fructueux. »

Il est revenu parce qu’il a toujours eu l’intention de revenir. Après avoir considéré plusieurs institutions québécoises, il a choisi McGill pour la qualité des étudiants. « Dans mon domaine, on doit réaliser de nombreuses simulations, ce qui exige une grosse capacité informatique et l’accès à de bons étudiants. L’étudiant moyen au baccalauréat à McGill est nettement plus fort et ses habiletés intellectuelles sont généralement nettement plus poussées que ce que j’ai vu à Manchester. Le noyau dur de professeurs en génie informatique est aussi inspirant. »

En tant qu’ingénieur, ce qui l’a tout de suite frappé à son retour en 2010, ce sont les chantiers de construction. La situation de la langue aussi : « Je ne suis pas du genre à me faire de telles réflexions, mais ça m’a surpris de me faire servir en anglais sur la rue Sainte-Catherine, entre Berri et Saint-Laurent ».

En matière d’enseignement, il se définit lui-même volontiers comme étant de la « vieille école ». « Je suis un peu allergique à PowerPoint et les étudiants sont parfois étonnés lorsque je leur montre quelque chose au tableau plutôt qu’à l’ordinateur. Mais il y a certaines vieilles méthodes qui fonctionnent bien. »

Parmi ses inspirations professorales, il y a eu Frank Galiana (B. Ing., 1966), au baccalauréat et comme directeur de thèse, et Boon-Teck Ooi (Ph. D. Ing., 1970), très intègre, qui avait le don d’enseigner sa matière avec rigueur. Et son professeur de mathématiques, Yiannis Petridis, fut tellement inspirant qu’il a failli passer aux mathématiques!

Si François Bouffard est resté en génie, c’est en partie à cause de Steve McFee (B. Ing., 1983, Ph. D. Ing., 1990), qui donnait le cours d’introduction au génie électrique… et qui lui a fait échouer son premier examen. « Ça m’a secoué, mais Steve m’a dit : “Ne t’en fais pas, ça arrive. Tu as tout de même été sélectionné pour ce programme, ça va passer.”»

C’est en partie pour cette raison que François Bouffard —  qui agit aussi à titre de conseiller pédagogique — prend ce rôle très au sérieux et se fait un point d’honneur de donner l’heure juste aux étudiants. « Je peux tout de suite voir si l’étudiant tolérera la charge de travail qu’il veut se donner. Plusieurs veulent aller très vite et je leur dis : vous ne serez étudiant au baccalauréat qu’une seule fois, alors prenez le temps d’élargir vos horizons! »

Les particules élémentaires

BRIGITTE VACHON (B. Sc., 1997)

Département de physique

Brigitte Vachon (Photo: Owen Egan)

Petite-fille de Rosanne Vachon, la créatrice des fameux « petits gâteaux », Brigitte Vachon a plutôt eu le goût des particules élémentaires. « C’est mon directeur de thèse de fin d’année au baccalauréat, David Hannah, qui m’a montré à quel point la recherche fondamentale pouvait être excitante. Je lui dois d’avoir choisi de poursuivre mes études doctorales. »

Après son baccalauréat et un voyage au Tibet, Brigitte Vachon a complété un doctorat accéléré en 2002 à Victoria, puis travaillé deux ans à l’Accélérateur de particules Fermi à Chicago, avant qu’un poste de professeur ne s’ouvre à McGill.

«  À vrai dire, lorsqu’on évolue dans le milieu universitaire, on ne sait jamais où la vie nous mènera. Il faut aller là où les occasions se présentent, et cela n’arrive pas toujours quand on est prête, explique la professeure, qui a beaucoup aimé ses années comme électron libre. Je ne peux pas dire que le Québec me manquait. Comme étudiante, je bougeais beaucoup : les études, le sport, je découvrais le monde. Puis l’occasion s’est présentée et j’ai souhaité me rapprocher de ma famille. »

Après ses années d’absence, le changement qui l’a le plus étonnée, c’est la disparition des zones linguistiques traditionnelles à Montréal. Autour de McGill, tout était en anglais. Maintenant, les divisions géographiques s’effacent et chaque zone n’est plus totalement anglophone ni totalement francophone.

Elle admet avoir trouvé bizarre le passage du statut d’étudiante à celui de professeure. « Ça m’a demandé un peu d’adaptation. J’avais tendance à appeler “professeur” mes nouveaux collègues. »

Son style d’enseignement est teinté de plusieurs influences, dont celle de John Crawford (Ph. D. Sc., 1962), qui était très attentif aux étudiants et répondait clairement, dit-elle. « J’essaie de faire un amalgame de ce que j’ai aimé : une bonne méthode, le respect des étudiants et une communication claire de mes attentes. Je n’enseigne pas parce que j’y suis obligée, mais parce que j’ai le goût de transmettre mes connaissances. C’est une manière d’être. »

Entre pratique et théorie

Vadim di Pietro (B. Ing., 2001)

Faculté de gestion Desautels

Vadim di Pietro (Photo: Owen Egan)

Vadim di Pietro a grandi à Montréal. Après un an de maîtrise à Toronto, cinq ans de doctorat à Chicago et deux ans chez J. P. Morgan dans La City, à Londres, il n’était toujours pas arrivé à se sentir tout à fait chez lui à l’étranger.

Puis, en 2009, le professeur Peter Christoffersen, alors professeur à la Faculté de gestion Desautels, communique avec lui : un poste d’enseignement se libère. Les deux hommes n’ont jamais perdu le contact depuis 2001 : Vadim di Pietro avait fait de la recherche pour Peter Christoffersen, à l’été 2001, et ce dernier faisait partie du comité d’évaluation de sa thèse.

« J’ai toujours voulu revenir, dit-il, mais l’occasion s’est présentée plus rapidement que prévu. »

Montréal et le Québec ne lui ont pas paru très changés, si ce n’est des hivers moins froids. « J’espère que ça va continuer, dit-il. Par contre, il m’a fallu un certain temps pour m’habituer au fait que le Vieux-Port soit devenu le quartier branché de Montréal! »

Il admet que son regard a changé, notamment quant à la diversité culturelle. « Bien d’autres grandes villes ont un caractère multiethnique, mais celui de Montréal est particulier, peut-être en raison de la présence du français et de l’anglais. »

Vadim di Pietro ne trouve pas étrange d’être maintenant de l’autre côté du pupitre, simplement parce que c’est ce qu’il a toujours voulu — depuis ce premier cours de gestion avec Benjamin Croitoru, qui l’a intéressé à la finance.

Son modèle en matière d’enseignement demeure toutefois Peter Christoffersen, dont le style combine cours magistraux et applications dans le monde réel. C’est ce que Vadim di Pietro met en pratique dans la demi-douzaine de cours dont il est responsable.

Le jeune professeur est très engagé dans le Fonds de ges-tion de capitaux Desautels, une petite société de portefeuille
dotée d’un capital de deux millions de dollars gérée par les étudiants de la Faculté qui se spécialisent en gestion desinvestissements. « Ils ont déjà atteint un niveau de compétence supérieur à celui de plusieurs de mes anciens collègues », souligne l’enseignant.

D’ailleurs, ce qui a le plus changé, c’est la Faculté de gestion, dit-il — en mieux. « Elle était déjà très bien, mais elle me paraît encore meilleure, exceptionnelle même, d’envergure vraiment internationale, avec des étudiants triés sur le volet. »

Jean-Benoît Nadeau (B.A., 1992) est  journaliste et auteur. Il a signé plus de 700 articles de magazine (principalement pour L’actualité) et cinq livres, dont Le français, quelle histoire! qui a remporté le Prix La Renaissance Française de l’Académie des sciences d’outre-mer. Son prochain livre, The Story of Spanish, paraîtra chez St. Martin’s Press en avril 2013.

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