Judge Judy n’a qu’à bien se tenir

Fall-Winter 2011
Photo: Owen Egan

Le moins que l’on puisse dire au sujet d’Anne-France Goldwater, c’est qu’elle ne passe pas inaperçue, que ce soit par son franc-parler ou par les causes qu’elle défend. Rencontre avec celle qui fait désormais la loi le vendredi soir sur les ondes de V et dont la dernière cause—celle de Lola contre Éric—a tant fait jaser dans les chaumières du Québec. 

par David Savoie

Ce n’est que tôt, un samedi matin, qu’ Anne-France Goldwater (B.C.L. 1980) réussit à nous accorder un peu de temps. Son horaire est dément : en plus d’un procès qui lui gobera 15 heures par jour durant plusieurs semaines, elle doit jongler avec les tournages de l’émission L’arbitre, qu’elle anime depuis septembre, et répondre à des demandes d’entrevues de journalistes.

Le visage rond, les cheveux bruns parsemés de blond, Anne-France Goldwater est énergique; elle brasse de l’air. Au fil des ans, l’avocate est devenue un visage incontournable du paysage juridique québécois. Avec ses déclarations à l’emporte-pièce et son style passionné et flamboyant, la femme de 51 ans détonne dans un milieu synonyme de protocole et de politesse.

Ce milieu, elle le connait bien. « J’ai littéralement grandi au palais de justice », dit-elle. Pour Anne-France Goldwater, parler du droit, c’est aussi parler de toute sa vie. « Les moments les plus dramatiques de ma vie, je les ai vécus dans une salle d’audience », que ce soit une fausse couche lors d’un grand procès ou l’annonce du suicide de sa mère.

Issue d’une famille d’éminents juristes, elle s’était pourtant juré de ne pas faire de droit. Jeune fille, elle excellait en mathématiques et voulait étudier la médecine. Le décès de son père la ramènera sur la voie du droit. À 21 ans, enceinte, elle fonde son propre cabinet, Goldwater et Dubé. Se spécialisant d’abord en droit fiscal, elle tâtera le droit criminel et optera finalement pour le droit de la famille, un milieu qu’elle juge plus stimulant sur le plan intellectuel.

Me Goldwater s’est bâti une réputation d’avocate intelligente et redoutablement confiante, devenant du même coup une figure polarisante dans toute la province. Son langage coloré—parsemé de mots ne pouvant être reproduits ici—et ses emportements ont souvent davantage retenu l’attention que son travail acharné. « J’aime plaider, et un bon plaidoyer contient une bonne part de spectaculaire », dit-elle pour expliquer son style unique.

 L’appel des projecteurs

Ce n’est donc pas étonnant que les producteurs qui cherchaient le pendant québécois de Judge Judy—cette Américaine cinglante qui tranche des causes au petit écran—aient approché Anne-France Goldwater pour lui confier l’animation de L’arbitre sur les ondes de la chaîne télévisée V. Le concept est simple : deux plaignants viennent résoudre devant l’avocate un litige dont les réclamations ne peuvent excéder 7 000 $, comme à la cour des petites créances.

Malgré le créneau difficile du vendredi soir, l’émission attire en moyenne plus de 400 000 téléspectateurs chaque semaine. Selon Yves Thériault, producteur de l’émission, le diffuseur est très satisfait des cotes d’écoute. Il va sans dire que le style tranchant et vif de Me Goldwater y est pour quelque chose. Il faut la voir interpeller les participants de façon assez théâtrale. Anne-France Goldwater n’hésite pas à voir dans l’émission des qualités éducatives sur la résolution de conflit. « Quelle meilleure façon que d’enseigner par l’exemple? », explique-t-elle.

Pour Yves Thériault, le choix de l’animateur de L’arbitre allait de soi : l’avocate au franc-parler était toute désignée. « Elle est d’un naturel », dit-il d’entrée de jeu. Il ajoute que l’intérêt de Me Goldwater pour la formule américaine de l’émission a facilité la sélection. Vieux routier de la télévision au Québec, Yves Thériault pense qu’avec Anne-France Goldwater comme animatrice, une étoile de la télé est née. « Elle a un charisme, un magnétisme incroyable. »

Déjà, la CBC a manifesté de l’intérêt pour adapter l’émission en version anglaise. « Et je suis beaucoup plus amusante en anglais », décoche l’avocate dans un grand sourire. Elle ne ferme pas la porte à une présence accrue à l’écran, mais affirme que le droit demeure sa principale passion et qu’elle ne pourrait cesser de le pratiquer. « Je ne pourrais pas abandonner ma carrière! C’est ce qui me garde vivante! »

 Précédents marquants

Depuis 1991, Anne-France Goldwater a mené des dossiers difficiles. Cette année-là, elle fait reconnaître par les tribunaux québécois le syndrome de l’aliénation parentale dans la garde des enfants. Quelques années plus tard, l’avocate obtient la reconnaissance du droit du père à continuer à partager l’autorité parentale, même lorsque la garde est confiée à la mère.

Les victoires juridiques d’Anne-France Goldwater ont contribué à transformer le droit familial au Québec, notamment celle en faveur du mariage gai dans la cause de René Leboeuf et Michael Hendricks (photo: Ian Barrett)

En 2003, Me Goldwater obtient le premier jugement favorable au mariage gai au Québec, dans la cause de Michael Hendricks et René Leboeuf, victoire qui lui vaudra le Prix de l’alliée de l’Association du Barreau canadien. Elle parviendra aussi à faire accorder aux enfants le droit de choisir l’avocat qui les représentera lors d’un litige familial.

Or, la cause la plus célèbre défendue par Me Goldwater est celle de Lola, qui poursuit son ex-conjoint de fait—« Éric »—afin qu’il lui verse une pension alimentaire (outre celle qu’il lui accorde pour leurs enfants). Hautement médiatisé, l’impact potentiel de la décision suscite beaucoup de réactions au Québec. D’abord déboutées, Lola et Anne-France Goldwater l’emportent en Cour d’appel, mais le
gouvernement du Québec décide de porter la cause en Cour suprême. Le suspense se poursuit donc pour les nombreux couples québécois qui vivent en union libre.

Malgré l’imposante charge de travail qu’ont entraînée tous ces dossiers, l’avocate continue de publier de nombreux articles. « Je serais incapable de ralentir mon rythme en ce moment. La stimulation me pousse à continuer. Le droit n’est pas nécessairement un domaine stimulant sur le plan intellectuel. C’est la façon dont je l’approche qui me nourrit au quotidien. »

Avant de songer à raccrocher sa toge, elle compte défendre une cause qui lui tient à cœur. « Je remets en question l’appui du gouvernement fédéral dans le dossier des tables de pension alimentaire fixées par le gouvernement du Québec. Les règles actuelles appauvrissent les enfants du Québec, car elles imposent des sanctions aux mères. Plus une femme gagne d’argent, moins la pension alimentaire qu’elle reçoit est élevée », assène l’avocate.

Éprise de justice, passionnée, et prompte à s’enflammer. Le Barreau lui a déjà fait des remontrances vocabulaire. Dans une affaire récente, elle a envoyé promener un collègue—ce qui lui vaudra d’ailleurs un passage devant un comité de discipline. « Je suis comme ça », offre-t-elle comme toute réponse. Pour elle, chaque client est unique et elle le défend bec et ongles. « Si j’ai du succès après 30 ans comme avocate, c’est parce que les gens qui m’embauchent savent que je vais les défendre jusqu’à ce que j’en saigne, dit-elle d’un ton théâtral. Je suis une avocate très agressive de façon tout à fait adorable », renchérit-elle à la blague. Quant aux commentaires de ses détracteurs—qui l’ont affublée de tous les noms—elle hausse les épaules. Il y a longtemps qu’elle a cessé de se préoccuper de l’opinion des autres.

Journaliste montréalais, David Savoie a notamment collaboré à La Presse, Les Affaires, la radio de Radio-Canada et CBC.

English summary: No shrinking violet

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