Citoyenne du monde

Fall-Winter 2009

Entre son enfance et ses multiples affectations à l’étranger pour Radio-Canada, Céline Galipeau aura effectué un véritable tour du monde. Elle raconte son retour au pays et son passage remarqué à la barre du Téléjournal.

par Jean-Benoît Nadeau (B.A. 1992)

Elle se prénomme Céline Loan et sa mère est une Vietnamienne de religion bouddhiste. Toute sa vie, elle a entendu ses parents parler le vietnamien. Un de ses oncles était haut fonctionnaire dans le gouvernement sud-vietnamien. Elle est née à Longueuil, mais elle a passé presque toute son enfance au Togo, au Sénégal, au Liban, en Cisjordanie et en Jordanie. Elle a fait une année d’université à Jérusalem, une autre à Amman. La majeure partie de sa vie professionnelle, elle l’a passée à l’étranger.

(Photo by Owen Egan)

(Photo par Owen Egan)

« À bien des égards, la culture d’ici m’était étrangère », raconte Céline Galipeau (B.A. spécialisé, 1980), chef d’antenne du Téléjournal qui est devenue la voix et l’image de l’émission-phare de Radio-Canada en janvier 2009. « C’est fantastique d’avoir pu développer un lien d’appartenance, justement grâce au public. »

Depuis ses débuts en journalisme en 1983, Céline Galipeau est une figure familière du petit écran. Jusqu’à sa nomination comme lectrice des bulletins de week-end en 2003, on la voyait plus souvent porter la veste pare-balles ou le voile, exerçant avec passion le métier exigeant de chef de bureau à  Londres, Moscou, Paris ou Beijing. Au Kosovo, les autorités lui ont déchiré sa carte de presse sous le nez. En Tchétchénie, elle devait sortir du pays la nuit pour éviter les bombardements. « Bizarrement, cette vie aventureuse ne m’angoissait pas du tout, c’était tout naturel », dit Céline Galipeau.

Sa mère, Pham Thi Ngoc Lang de son nom de jeune fille, était une réfugiée de la guerre d’Indochine (1946-1954) lorsqu’elle a fait la connaissance sur un navire de Georges Galipeau, journaliste à La Presse et globe-trotter émérite. En 1960, le père de Céline devient diplomate à l’ONU, d’abord pour des organismes scientifiques, puis des organisations d’aide aux réfugiés. Pendant les 16 prochaines années, ce sera la valse des valises, et Céline étudiera parmi les enfants de diplomates.

C’est ainsi que Céline Galipeau a vécu de près, à 13 ans, la crise palestinienne en Jordanie même. Mais c’est la guerre du Vietnam qui sera le bruit de fond de toute son enfance. Ce conflit lointain était un drame familial chez les Galipeau, car la famille Pham était aux premières loges du gouvernement sud-vietnamien. Chaque soir, les Galipeau écoutaient les bulletins de la BBC, puis les commentaient systématiquement (un excellent entraînement pour la future journaliste). « Maman avait de la famille au Vietnam et elle les a tous fait venir au Canada. »

Céline Galipeau explique qu’elle a conservé quelques traits très profonds de la culture asiatique, dont le réflexe de toujours sourire et le sens de la famille. Elle voit venir le moment où elle accueillera chez elle sa mère maintenant veuve et sa sœur cadette trisomique—sa sœur aînée est décédée.

« En Asie, ce sont les enfants qui s’occupent de leurs pa-rents et ça m’a été inculqué très tôt », raconte Céline Galipeau, dont le premier voyage en Asie, à Beijing en 1995, fut une révélation. « Je n’avais jamais eu aussi fort l’impression de revenir chez moi. J’ai tout de suite appelé ma mère. »

 

La vocation de vivre l’actualité

(Photo from iStockphoto)

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À 20 ans, Céline Galipeau débarque à Montréal—où elle n’a pas vécu depuis la tendre enfance. Son père, qui veut qu’elle renoue avec ses racines, l’inscrit à l’UQAM. Céline n’y fera qu’une session avant de passer à McGill. « J’avais plus d’affinités avec des milieux multiculturels », dit-elle. « Je connaissais plein de Palestiniens diplômés de McGill. Il y a 30 ans, c’était la seule université canadienne vraiment internationale. »

Céline Galipeau y fera une double majeure spécialisée en sciences politiques et en sociologie. « J’ai fait ma scola-rité de maîtrise en sociologie, mais je n’ai jamais complété ma thèse », admet-elle en expliquant que les études ne lui venaient pas aisément. Elle conserve des souvenirs impérissables des professeurs Charles Taylor (en sciences politiques) et Maurice Pinard (en sociologie), qui lui ont « appris à apprendre ». Elle était particulièrement sensible à l’énergie militante déployée par les étudiants étrangers. « Pour tous les conflits du monde, il y a avait des étudiants des deux côtés : des Israéliens, des Palestiniens, des Nicaraguayens. C’était passionnant. »

Céline Galipeau amorcera sa carrière de journaliste en 1983, comme journaliste de nuit au poste de radio CJMS. Mais peu de gens savent qu’en parallèle, elle avait entre pris des études au Collège LaSalle… en mode!

« La plus grande rébellion de ma vie! », raconte-t-elle. « Ma mère est une artiste et mon père, un intellectuel. Je me dirigeais naturellement vers le journalisme, et je luttais un peu contre ça. »

Pendant son enfance, Céline Galipeau a vu sa mère confectionner les vêtements de toute la famille, et la jeune femme était fortement attirée par les couleurs et les tissus, au point d’envisager d’ouvrir un atelier et une boutique.

Or, c’est une tragédie qui l’oriente définitivement : en 1984, un certain Denis Lortie attaque à la mitraillette l’Assemblée nationale avec l’objectif de tuer le premier ministre René Lévesque. Il abattra trois fonctionnaires et en blessera 13 autres, avant d’être arrêté. « Quand je suis arrivée au collège, personne ne savait de quoi je parlais. Ce matin-là, je suis retournée chez moi et je n’y ai plus jamais remis les pieds. »

Longtemps avant de couvrir des conflits terribles à titre de correspondante, Céline Galipeau a fait ses débuts à Radio-Canada en 1985 comme lectrice suppléante de Bernard Derome, le légendaire chef d’antenne, en poste depuis 1970. « Mais j’ai tout de suite voulu aller sur le terrain. »

Sa vie sera trépidante : elle part pour Toronto dès 1989 et couvrira tous les événements entourant la crise du lac Meech et ses suites. « Je doute que le Canada et le Québec se soient beaucoup transformés depuis, même s’il y a eu des changements », dit-elle. « Le sujet n’est plus aussi à vif, mais les mêmes questions se posent à chaque campagne électorale. »

Puis dès 1992, ce sera Londres, Moscou, Paris, Beijing, et on la verra suivre de près tous les grands conflits— Tchétchénie, Kosovo, Afghanistan, Irak.

La grande controverse de sa carrière aura trait à ses reportages sur la guerre aux talibans depuis Quetta, au Pakistan, où elle apparaîtra voilée. Son geste déclenche une intense polémique, dont elle n’a vent que lorsque ses patrons lui demandent de faire un topo d’une minute pour expliquer pourquoi elle portait le voile.

« Sur le coup, j’ai été surprise par la controverse. J’ai vécu dans plusieurs pays arabes, et j’y étais habituée, et le voile ne me choque sans doute pas autant que d’autres », dit Céline Galipeau, qui trouve passionnant tout le débat québécois sur les accommodements raisonnables. « J’admets que les femmes du Québec n’aient pas aimé que je me sois pliée à une coutume rétrograde, mais c’était une condition nécessaire pour faire mon travail de journaliste, et je n’étais pas là pour libérer les femmes pakistanaises ou afghanes. »

 

Le défi du retour à la maison

Céline Galipeau avec Bernard Derome (Photo by Steeve Duguay/Métro)

Céline Galipeau avec Bernard Derome (Photo par Steeve Duguay/Métro)

Après le conflit irakien, son retour définitif à Montréal en 2003 sera une expérience difficile. Sur le plan personnel, tout comme son mari—le journaliste Jacques Bissonnet— elle entretient l’illusion de « revenir au bercail » : or, ils ne savent même pas comment inscrire les enfants à l’école.
Il faut tout réapprendre. « Mais je suis heureuse que mon fils grandisse à Montréal. »

Professionnellement, elle a accepté de devenir la lectrice du Téléjournal du week-end, une décision difficile à assumer. Habituée à l’actualité bouillonnante, Céline Galipeau mettra des mois à s’habituer à ce trou noir de l’info—exemple : un embâcle sur la rivière des Prairies menace trois sous-sols! « Pour tout dire, il y a des jours où il n’y a même pas d’actualité significative. »

Mais au bout de quelques mois, Céline Galipeau réalise qu’elle a pris la bonne décision. « J’ai pu retrouver mes marques tranquillement, sans trop de pression. » Car le rôle de chef d’antenne ne consiste pas à simplement lire les nouvelles. De concert avec le rédacteur en chef et le réalisateur, un chef d’antenne a la responsabilité de la « mise en scène » du bulletin : avec quelle nouvelle amorcer, suivi de quelle nouvelle, et avec quel lien, tout en gardant en tête qu’il faut du rythme, de la pertinence et de la variété (autant que l’actualité le permet).

Autre défi pour la nouvelle lectrice : réapprendre les subtilités de la politique nationale, provinciale, voire municipale, et à détecter la nouvelle dans les soubresauts d’une société de privilégiés avec des problèmes de privilégiés. « Qui n’en sont pas moins des problèmes », précise Céline Galipeau. « J’ai beaucoup d’estime pour mes collègues qui font de la couverture locale. À l’international, l’actualité est évidente : il s’agit d’arriver vite sur place. Ici, il faut fouiller des cas comme les contrats douteux de la Ville de Montréal ou les amitiés particulières à la FTQ Construction. C’est moins évident! »

À sa grande surprise, elle sortira finalement assez vite de l’obscurité, grâce à « l’effet Guy A. Lepage ». C’est que l’émission Tout le monde en parle, la plus regardée sur le réseau, précède tout juste le bulletin du dimanche. Or, dès la première en septembre 2004, son populaire animateur adoptera la coutume de terminer son émission en invitant les téléspectateurs à rester en ondes avec « la radieuse », « la souriante », « la sémillante Céline Galipeau » —le qualificatif change chaque semaine.

« C’est anecdotique », raconte Céline Galipeau. « En réa-lité, l’effet Lepage tenait à ses cotes d’écoute, qui nous ont amené beaucoup de téléspectateurs. » Si bien que l’obscur bulletin du dimanche est devenu le plus écouté de la semaine. Du jour au lendemain, les journalistes jouaient du coude pour se joindre à l’équipe ou y passer leur topo. « Ça nous a donné un pouvoir de négociation qu’on n’avait pas, et on est allé chercher du personnel, des ressources, du budget. » C’est ainsi que Céline Galipeau, tout en étant lectrice de nouvelles, a pu continuer à faire des topos à l’étranger, depuis l’Inde notamment, et même, une fois, un Téléjournal complet depuis l’Afghanistan!

 

Un monde d’information en mouvance

Or, de grands chambardements internes se préparent. En janvier 2008, Bernard Derome annonce qu’il prendra sa retraite. Céline Galipeau est pressentie pour lui succéder, mais elle hésite devant l’énormité de la tâche. « Je me suis demandé si j’avais l’étoffe. J’aurais très bien pu me monter mon petit royaume du week-end, mais c’est finalement l’adrénaline de la grosse actualité qui m’a décidé à faire le grand saut. » Céline Galipeau arrive donc au Téléjournal en janvier 2009 à une époque trouble, où les habitudes des téléspectateurs se transforment sous l’impact combiné du Web, des chaînes spécialisées et de la concurrence de TVA, dont le bulletin a détrôné le Téléjournal au chapitre des cotes d’écoute.

« Le Téléjournal n’est plus la grand-messe de 22 h sur laquelle tout le monde se branchait, mais je doute que l’existence même des bulletins soit remise en cause d’ici 10 ans. Le cinéma n’a pas disparu malgré l’apparition des cassettes, du Web, du VHS. Les cotes d’écoute se maintiennent relativement bien, et les Québécois, en général, s’informent beaucoup par la télé. »

Mais les changements sont importants : la salle des nouvelles se réorganise en fonction des compressions et du Web. Finie l’époque où la radio et la télé travaillaient en vase clos : on demande désormais aux mêmes journalistes de faire de la télé, de la radio et du Web. À chacun d’inventer la façon de redire à la télé la nouvelle dite précédemment à la radio, sans se répéter. « Alors qu’il n’y a pas 36 façons de présenter une même nouvelle! », dit Céline Galipeau. « Il y a un équilibre à trouver, il faut pouvoir expliquer davantage. »

Un autre important défi à l’horizon sera l’émission-phare des grandes soirées électorales, où l’empreinte de Bernard Derome est la plus forte, avec son approche dynamique, ferme, teintée d’humour, mais très centralisée.

« On s’interroge sur la façon de faire, mais il est acquis qu’il y aura plus de gens sur le terrain, plus de travail décentralisé, et pas seulement avec un seul animateur », précise Céline Galipeau, qui cite le cas de la couverture de la dernière élection présidentielle américaine de CNN, avec des animateurs présents sous forme d’hologrammes. « Je ne peux pas en dire plus parce que nous étudions la façon de procéder, mais je compte dire au moins une fois dans ma vie le fameux « Si la tendance du vote se maintient… »!

Jean-Benoît Nadeau (B.A. 1992) est journaliste et auteur. Il a signé plus de 700 articles de magazine (principalement pour L’Actualité) et cinq livres, dont Pas si fous ces français et La Grande aventure de la langue française.

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