Les étudiants remontent aux barricades

Features

PAR DANIEL MCCABE, BA’89 | TRADUCTION DE CARL LAVOIE, BA’84

Les activistes étudiants vivent des moments électrisants par les temps qui courent. À l’instar de leurs parents, qui manifestaient contre la guerre du Vietnam dans les années 60 et 70, ils descendent dans la rue pour dénoncer à l’unisson ce qu’ils considèrent comme le fléau de l’heure: la mondialisation.

Grâce à des outils de communication tels qu’Internet, les manifestations étudiantes n’ont jamais été aussi bien organisées et aussi efficaces.

Au Canada, les étudiants ont réussi, par leurs protestations énergiques, à faire obstacle à la signature de contrats d’exclusivité entre les géants du cola et des universités, notamment le projet d’entente qui devait lier pendant 11 ans Coca-Cola et McGill. Aux …tats-Unis, des universités sont sur la sellette : les étudiants s’objectent à ce que les T-shirts et les vêtements sportifs aux couleurs de leur Alma Mater soient conçus dans des ateliers du tiers monde moyennant un salaire de misère. Les pressions des étudiants ont amené plusieurs universités à adopter de nouvelles politiques.

Il va sans dire que les grandes manifestations bien orchestrées qui ont perturbé la conférence de l’Organi-sation mondiale du commerce (OMC) de Seattle, l’an dernier, ont donné un nouveau souffle à l’activisme étudiant.

Si on a reproché à certains manifestants d’avoir commis des actes de vandalisme gratuits (et à certains policiers d’avoir rudoyé inutilement les manifestants), il n’en demeure pas moins que les activistes ont réussi non seulement à ébranler l’OMC, mais également à amener les médias à faire écho à leur critique des multinationales et de la mondialisation. Même le président Clinton a reconnu la justesse de certains de leurs arguments.

D’autres manifestations de ce genre ont eu lieu à Washington et à Prague. Durant la dernière semaine d’octobre 2000, les manifestants ont également croisé le fer avec les policiers à Montréal, qui accueillait les ministres des Finances et les gouverneurs des banques centrales du G20, réunis afin de trouver des moyens de réguler le commerce international et de rendre les pays moins vulnérables aux crises financières.

« L’activisme étudiant a le vent dans les voiles et rassemble de plus en plus de gens dans les universités », a soutenu Erica Weinstein, BA’02, étudiante en science politique et en études de la femme qui est également organisatrice de la Women’s Union. « À mon avis, c’est ce qu’on pourrait appeler le syndrome de Seattle », a-t-elle ajouté. Mme Weinstein a eu un automne chargé, ayant coordonné la participation de McGill à la Marche mondiale des femmes à Ottawa, le 15 octobre, une manifestation qui visait à dénoncer la pauvreté des femmes et la violence dont elles sont victimes.

« Les étudiants ont compris qu’ils peuvent changer les choses », a affirmé François Tanguay-Renaud, BCL’01, un étudiant en droit à l’origine de la mobilisation étudiante contre le Cold Beverage Agreement (CBA), le projet d’entente entre McGill et Coca-Cola, l’an dernier.

« Nous vivons à une époque qui donne le goût de s’impliquer », selon Pauline Hwang, BSc’02, étudiante en science et membre de Shakti, un collectif de femmes de couleur qui a également été une figure de proue du mouvement anti-CBA.

Mme Hwang voit d’un bon oeil l’enthousiasme que les manifestations de Seattle ont suscité chez une nouvelle génération d’étudiants, en émettant toutefois une réserve. Bien que les heurts avec les corps policiers aient fait la une de la presse écrite et parlée, elle estime que l’activisme étudiant se déroule dans une large mesure en coulisse et n’est pas particulièrement excitant. Il faut publier des brochures, organiser des réunions, échanger des idées et réévaluer ses prises de position sur certaines questions. « On ne peut pas réussir à tout coup à interrompre une réunion internationale et à secouer le monde. »

Lauraine Leblanc, BA’92, coordonnatrice du Groupe de recherche en intérêt public du Québec (GRIPQ)

à McGill, abonde dans le même sens. « Être activiste, c’est surtout se familiariser avec ce qui se passe dans le monde. » L’activiste se constitue un réseau d’entraide en participant à des colloques, à des conférences et à des débats, histoire de former des alliances et de recueillir de l’information.

Mme Leblanc est depuis longtemps aux premières loges des manifestations étudiantes. « Au début des années 1990, le gel des frais de scolarité et la guerre du Golfe arrivaient en tête de liste de nos préoccupations. Durant la décennie précédente, nous faisions pression sur les sociétés afin qu’elles rompent leurs liens commerciaux avec l’Afrique du Sud de l’apartheid. »

À son avis, les enjeux qui mobilisent actuellement les étudiants sont généralement plus complexes et exigent des connaissances plus approfondies.

« Il faut avoir des connaissances scientifiques pour prendre position sur la biotechnologie et les organismes génétiquement modifiés. Pour s’opposer à la mondialisation, il faut connaître la politique internationale ainsi que le rôle d’organismes tels que le Fonds monétaire international. Avec l’apartheid, l’injustice sautait aux yeux. »

Le GRIPQ a créé 16 groupes de travail qui se penchent sur différentes questions, et de 300 à 400 étudiants participent à ses activités chaque année. Lorsqu’un étudiant arrive à l’université et a à cœur de faire avancer une cause, « il y a fort à parier qu’un de nos groupes de travail est sur la même longueur d’onde que lui », a expliqué Mme Leblanc.

Au cours des dernières années, le GRIPQ a fait la promotion de la vente de café équitable (qui profite directement aux producteurs des pays en développement) dans les cafétérias de McGill et a fait pression sur l’Université afin qu’elle mette en œuvre son plan vert.

La plupart des points de mire des activistes étudiants se trouvent désormais à l’extérieur du campus. Tanguay-Renaud, Hwang et Weinstein reconnaissent que la mondialisation est le sujet de l’heure et que bon nombre des militants anti-CBA prévoient se réunir à Québec, en avril, à l’occasion du Sommet des Amériques, une conférence de haut niveau qui vise un élargissement du libre-échange.

« Au lendemain de la bataille contre la CBA, nous avons tissé des liens de confiance », a mentionné Mme Hwang. « Cela nous a incité à entreprendre d’autres campagnes ensemble. » Cependant, les activistes ne voient pas toujours du même œil des enjeux aussi importants que la mondialisation. « Il est difficile d’établir un plan d’action en 10 points si on ne s’entend pas sur tout », a-t-elle souligné.

D’une part, des anarchistes et des anticapitalistes purs et durs considèrent que le système est la source de tous les maux; d’autre part, certains activistes ne croient pas que le libre-échange soit forcément à proscrire, mais tiennent à ce que les entreprises soient plus sensibles aux questions environnementales et aux besoins des pays en développement. Aux dire de Mme Hwang, il est important de trouver un terrain d’entente. « Il faut rechercher le consensus. »

M. Tanguay-Renaud a quant à lui des préoccupations plus « locales ». « Par exemple, j’aimerais que les étudiants s’intéressent davantage à l’administration de McGill. » Toutefois, à l’approche du Sommet de Québec, les activistes ne peuvent pas éparpiller leurs efforts. « Il faut choisir ses enjeux. Notre centre d’intérêt va au-delà de notre petit monde universitaire. »

Au regard de la stratégie à adopter, la couverture médiatique pose un problème particulier. Selon de nombreux activistes de gauche, le National Post n’est pas spécialement objectif dans le traitement de leurs préoccupations, quoiqu’en disent ses journalistes. À ce sujet, Mme Hwang fait sienne la thèse de Noam Chomsky selon laquelle les médias ont des partis pris qui reflètent les priorités de leurs propriétaires.

« Non seulement ils prennent position, mais ils peuvent également passer une question complètement sous silence », a-t-elle mentionné.

Afin d’amener des médias avides d’images sensationnelles à diffuser ses idées, Greenpeace organise périodiquement des événements spectaculaires. Les activistes étudiants suivent la même recette à intervalles réguliers; c’est en autres dans cette optique qu’ils organisent de grandes manifestations.

Si les médias jouent un rôle essentiel en sensibilisant le public à une cause — et pour changer les choses, les activistes doivent avoir la population de leur côté — certains pèsent leurs mots en présence des journalistes.

« Je connais un activiste qui rédige tous ses discours pour être certain de ne pas être cité hors contexte », a raconté Mme Hwang. « Quant à moi, j’essaie dans la mesure du possible de m’entretenir uniquement avec la presse indépendante, et toutes mes déclarations sont mûrement réfléchies. »

M. Tanguay-Renaud a louangé Kate Swoger, journaliste du quotidien montréalais The Gazette, estimant qu’elle a couvert avec objectivité le débat sur la CBA, l’an dernier. En revanche, il croit que la plupart des journalistes lèvent le nez sur les idées des activistes. « Il vaut mieux être ignoré que d’avoir mauvaise presse. »

Il précise cependant que grâce à Internet, il est désormais possible de diffuser de l’information sans recourir aux médias. En effet, la Toile est considérée comme un outil efficace pour les activistes.

« Internet a eu un impact énorme », de dire Aaron Freeman, BA’92, auteur de l’ouvrage Cashing In: Money and Influence in Canadian Politics et administrateur de Democracy Watch, un organisme sans but lucratif canadien qui évalue l’influence des sociétés sur les décisions prises par le gouvernement.

« Internet a changé la dynamique. Il est plus facile de mettre sur pied une organisation et il est possible de recueillir à l’étranger des renseignements qui étaient inaccessibles auparavant », a indiqué M. Freeman.

Ainsi, c’est grâce à Internet que Mme Hwang et ses collaborateurs anti-CBA ont pu accéder rapidement au contenu des ententes d’exclusivité liant des entreprises de boissons gazeuses et d’autres universités. « Nous avons alors appris qu’il existait des clauses de non-dénigrement [qui empêchent les médias du campus de critiquer les sociétés signataires de l'entente] de même que des quotas. Cela apporté beaucoup d’eau à notre moulin. »

Toutefois, elle fait remarquer que l’accès à Internet est en soi un sujet de préoccupation. « Quelqu’un a tenté d’expliquer pourquoi les gens de couleur étaient relativement peu nombreux lors des manifestations de Seattle. Parmi les raisons invoquées, mentionnons le fait qu’Internet est généralement beaucoup plus accessible chez les Blancs. »

Le stéréotype de l’activiste vertueux et trop sérieux est très répandu. « C’est une étiquette qui convient à certains d’entre nous », a reconnu Mme Hwang en riant, « mais, en général, ça ne reflète pas la réalité. Nous ne sommes pas que des activistes. Nous sommes avant tout des personnes comme les autres. Il faut que je pense à mon lab de chimie organique, car je suis aussi étudiante. »

« Mon oncle m’a raconté qu’il avait fait une majeure en activisme et une mineure en études », a rapporté M. Weinstein. « À l’occasion, je crains de marcher sur ses traces. Mais les examens de mi-session arrivent à grands pas, je n’aurai pas le choix. Il va falloir que je potasse mes bouquins! »

Mme Hwang admet que les étudiants peuvent être réticents à joindre les rangs d’un groupe d’activistes. « Il est très important de s’assurer que le contexte n’est pas menaçant. Il faut également que les fonctions importantes soient partagées avec les nouveaux venus. Si les décisions sont prises par un petit noyau et que les autres se contentent de coller des affiches et de tenir les pancartes, c’est voué à l’échec. »

M. Tanguay-Renaud juge tout à fait logique que les étudiants militent en faveur d’une cause. « Si les étudiants vont à l’université, c’est avant tout parce que c’est un creuset d’idées nouvelles. Nous sommes ici pour apprendre et aiguiser notre sens critique. »

English Translation: Back to the barricades

Share this article:

Comments are closed.