Dépêche en provenance de l’Africa Mercy III no 5 : Franchir le pont

En direct 2018

Dr Emil accompagné d’infirmières, de patients et de parents lors de sa dernière journée à bord de l’Africa Mercy.

Le docteur Sherif Emil est chirurgien pédiatre et directeur de la division de chirurgie thoracique et de chirurgie générale pédiatrique à l’Hôpital de Montréal pour enfants. Pendant 3 semaines, il fera partie de l’équipage bénévole de l’Africa Mercy III, amarré en ce moment à Douala, Cameroun. L’Africa Mercy est le plus grand navire-hôpital civil au monde qui a pour mission d’apporter espoir et guérison aux dizaines de milliers de populations défavorisées dans le monde.

 

Par Dr Sherif Emil

La dernière journée à bord de l’Africa Mercy est toujours la plus difficile, pas physiquement, mais émotionnellement. Lors de notre réunion du bloc opératoire, il n’est pas rare que des membres de l’équipe – infirmières, anesthésiologistes, technologues en anesthésie, chirurgiens – versent quelques larmes en recevant leurs certificats de service. Et je ne fais pas exception. Je dois lutter pour retenir mes larmes tandis que je remercie chacun d’eux des leçons qu’ils nous ont enseignées encore une fois. C’est un moment doux-amer – comme une angoisse de séparation.

Les émotions de la journée sont exacerbées par la clinique de suivi au cours de laquelle je vois la plupart des patients que j’ai opérés pendant cette mission. Des tout-petits qui quelques jours plus tôt montaient anxieux à bord d’un navire étranger rempli de gens étranges sont maintenant tout sourire, distribuant spontanément de chaleureuses accolades aux infirmières et aux médecins. Des adolescents abattus et sans énergie, accablés par leur handicap quand je les ai vus à la clinique de sélection, sont maintenant remplis de fierté avec leur nouvelle image corporelle et leurs nouvelles capacités. L’histoire de l’Africa Mercy est racontée encore et encore à travers chacune de ces vies.

Les émotions ne sont pas seulement exacerbées par nos rencontres avec les patients, mais aussi par nos rencontres avec le personnel – tellement de témoignages de bonté et d’amour envers Etienne et moi pour notre dernière journée – jusqu’au moment ultime du départ du quai. En descendant la passerelle avec ma valise, je ne peux m’empêcher de penser à ceux qui vont la remonter demain et le lendemain et encore le jour d’après pour poursuivre le travail. Je suis presque jaloux de ceux qui s’apprêtent à rejoindre cette communauté en perpétuel changement. Sur le quai, je remercie Merrill, la superviseure du bloc opératoire, ébloui par son formidable travail de coordination qui m’a permis de pratiquer 46 interventions sur 32 patients. « Vous savez, l’idée de l’Africa Mercy ne fonctionnerait jamais sur papier. Ça ne fonctionne que dans la vraie vie, me rappelle-t-elle. »

Il y a quelques jours, je dînais à la cafétéria avec Gary Parker, le chef du service médical qui a vécu et travaillé sur l’Africa Mercy au cours des 30 dernières années. « Ce navire est un pont entre deux mondes, me dit-il. Entre nos sociétés où il y a tant de choses disponibles et l’Afrique où il y a si peu. » Et pendant que j’écris ceci à bord du vol 982 d’Air France qui fait la liaison entre Paris et Montréal, je ne peux m’empêcher de penser que je franchis moi aussi un pont pour revenir vers ce que j’ai laissé derrière moi il y a un mois. Et en franchissant le pont, excité et impatient de retrouver ma femme et mes filles après une longue absence, je ne peux m’empêcher de regarder en arrière, vers cet autre monde – le monde où ce qui se passe dans la réalité ne peut jamais être prévu sur papier.

Plusieurs ont suivi ces dépêches au cours des trois dernières semaines – merci à vous tous de m’avoir accompagné dans ce périple. Le dernier message que j’ai partagé avec vous de l’Africa Mercy à Madagascar il y a plus de deux ans se lisait comme suit : Dans la vraie histoire de l’Africa Mercy, il ne s’agit pas seulement d’offrir des soins chirurgicaux gratuits aux plus pauvres des pauvres d’Afrique. Il ne s’agit pas seulement de semer l’espoir au milieu du désespoir. Il ne s’agit pas seulement de développer les capacités dans des pays aux ressources limitées. Il ne s’agit même pas seulement de faire une différence dans la vie de dizaines de milliers de personnes – une vie à la fois – un pays à la fois. La vraie histoire de l’Africa Mercy, c’est une histoire de compassion – une communauté compatissante, diversifiée et en perpétuel changement, qui a choisi de témoigner son amour à travers ses actes. Et dans un monde où non seulement le mal existe, mais où il est souvent célébré, annoncé et exhibé à tout vent, les gens de l’Africa Mercy nous rappellent ce que nous, comme humains, pouvons accomplir si nous sommes animés par la compassion

Et c’est encore aujourd’hui mon dernier message.

 

Lisez davantage : 

Dépêches en provenance de l’Africa Mercy III no 1: Si vous voulez aller loin…

Dépêches en provenance de l’Africa Mercy III no 2 : Transformations

Dépêches en provenance de l’Africa Mercy III no. 3 : Les anges de la compassion

Dépêche en provenance de l’Africa Mercy III no 4 : Irene de Montréal

 

Le 16 mai 2018

 

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