La mélodie de la recherche

Volume 6, Numéro 2
Par James Martin

Vous croyez que l’École de musique Schulich, haut lieu de l’interprétation artistique à McGill, détonne dans un environnement de recherche comme le nôtre? Laissez les compositeurs de la Faculté vous faire changer d’avis.

Sean Ferguson, doyen de l’École de musique Schulich. Bustes par Karen Caldicott.

Ludwig van Beethoven aimait le vin rouge, les longues promenades et les carnets de notes. Ses célèbres carnets d’esquisses — qui colligent en fait quelque 8 000 feuilles volantes — montrent à quel point les idées musicales du compositeur étaient complexes. Selon le Pr Sean Ferguson, ces gribouillis relevaient de la recherche plutôt que de la composition.

«La composition du morceau comme telle est appelée exercice artistique», de dire celui à qui le rôle de doyen de l’École de musique Schulich a été confié en mai 2011. « Cependant, le travail qui précède la composition — la mise au point de nouvelles stratégies et techniques, comme les esquisses où Beethoven prend un motif et trouve toutes les façons de le transformer — est considéré comme de la recherche artistique. »

La Faculté accueille huit compositeurs dont le Pr Ferguson. À l’instar de leurs collègues des sciences, ils abordent souvent la composition musicale par une question. Elle peut porter sur l’harmonie : Comment écrire la partition pour livrer à l’auditoire le message exact du compositeur? Ou sur l’utilisation de nouvelles technologies : Comment projeter les sons dans l’espace par haut-parleurs pour placer le mélomane dans un environnement virtuel immersif?

« La recherche compositionnelle peut contribuer à l’évolution de la technologie », ajoute le Pr Ferguson. « Elle peut faire appel à la psychologie et à la perception. Elle peut prendre la forme d’études culturelles. Elle peut être artistique au sens où on trouve de nouvelles façons d’envisager l’harmonie, la forme ou la mélodie. »

En tant qu’ancien administrateur du Centre interdisciplinaire de recherche en musique, médias et technologie (CIRMMT) de l’Université McGill, le Pr Ferguson a collaboré avec des scientifiques et des ingénieurs pour réaliser des projets comme la manipulation en direct du son instrumental lors d’un concert, ou la création d’instruments numériques qui transcendent les limites physiques. Ces projets de haute technologie lui ont permis de voir comment des collègues mcgillois percevaient la composition.

« Les gens ont parfois du mal à comprendre la recherche artistique », dit-il. « J’ai beaucoup appris en collaborant avec des gens d’autres domaines. J’ai vu comment ils perçoivent leur travail et combien ils sont perplexes par rapport au mien.

Leur question est légitime : “Tu ne publies pas tes résultats dans Nature; comment puis-je les connaître?” Même entre eux, les compositeurs ne s’entendent pas sur la notion de recherche dans leur domaine. De l’extérieur, les chercheurs artistiques peuvent avoir l’air étrange, mais on doit se mettre à leur place. Leur travail touche à la science, au génie, aux sciences humaines, voire à une discipline tout à fait unique. »

Le Pr Ferguson, quant à lui, allie création musicale et nouvelles technologies. Ses œuvres ont notamment été interprétées par l’Orchestre Philharmonique de Radio France, l’Orchestre symphonique de Montréal, la Société de musique contemporaine du Québec et Les Temps modernes de Lyon. Son travail fait une large place à la composition assistée par ordinateur. Le doyen a baptisé son logiciel Apprentice, parce qu’il juge avoir avec lui la même interaction qu’un peintre baroque avec son assistant. « Le peintre formait son apprenti pour ne pas avoir à consacrer des heures à peindre les plis d’un tissu ou un autre détail du genre », dit-il. « De la même façon, je peux frapper 200 accords pour trouver les plus consonants ou je peux former un apprenti pour qu’il les frappe à ma place et me présente ensuite la liste des meilleurs accords, même s’il me faut les écouter pour ensuite prendre les décisions artistiques. Apprentice ne compose pas à ma place et n’offre pas de raccourci. Même si, du point de vue compositionnel, il permet des choses qui seraient impossibles autrement, la composition ne se fait pas plus rapidement. Il me permet néanmoins d’élargir mon langage harmonique au-delà d’un petit répertoire d’accords usuels et de me diversifier. »

« Je pourrais écouter des centaines d’accords, mais ce serait épuisant », ajoute-t-il. « Et après quelque temps, je n’arriverais plus à les différencier! »

Philippe Leroux


Philippe Leroux, qui est entré au Département de recherche musicale comme professeur agrégé de composition en septembre 2011, s’intéresse aussi aux nouvelles technologies. Ce compositeur français est reconnu mondialement pour ses œuvres intégrant les dispositifs électroniques et une interface audionumérique multipiste. Ses œuvres, interprétées lors de festivals aux quatre coins du monde, lui ont notamment été commandées par le ministère français de la Culture, l’Orchestre Philharmonique de Radio France et Radiodiffusion du Sud-Ouest de Baden-Baden.

Un de ses champs de recherche est l’activité de composition en elle-même. En France, il a collaboré avec l’anthropologue Jacques Theureau et le musicologue Nicolas Donin à la réalisation d’un projet du CNRS (Centre national de la recherche scientifique) et de l’Ircam (Institut de recherche et coordination acoustique/musique). Pendant 18 mois, MM. Theureau et Donin ont étudié les moindres gestes artistiques du Pr Leroux. Pendant ce temps, ce dernier a composé Voi(rex), œuvre pour voix, six instruments et dispositif électronique.

Les chercheurs ont analysé la pratique créatrice du Pr Leroux sous l’angle de l’ergonomie cognitive, de son désir de composer une œuvre pour voix à la préparation (esquisses, listes de matériel, organisation), à l’écriture de la partition et au peaufinage de l’œuvre durant les répétitions. Le Pr Leroux est fasciné par ce regard posé sur le processus créateur, et par les surprenantes applications non musicales de ce savoir. Jacques Theureau avait déjà étudié les systèmes de sécurité des centrales nucléaires, les pongistes experts et les pêcheurs de Bretagne : des sujets en apparence disparates qui se rejoignent dans les processus fondamentaux de l’activité humaine. Les fruits de son travail avec le Pr Leroux ont servi à créer rien de moins qu’un protocole de production pour l’usine Renault.

« C’est étonnant », dit le compositeur en parlant de ce scénario inattendu. «Bien des gens pensent que la musique contemporaine n’est pas très utile à la société. Quoi qu’il en soit, au-delà du bienfait artistique qu’elle procure, on s’en sert même pour construire des voitures! »

Évidemment, les données du projet servent aussi à faire de la musique. Le Pr Leroux les a utilisées pour créer Extended Apocalypsis, interprétée pour la première fois à l’automne 2011 par la Symphonie Athelas à Copenhague, durant le festival Integra qui réunit des centres de recherche, des ensembles et des compositeurs du monde entier.

«Le plus important pour moi, c’est de toujours essayer de composer de la bonne musique », dit le Pr Leroux. « Et pour cela, nous avons besoin de nouveaux outils en ce début de XXIe siècle. » À cette fin, il collabore avec enthousiasme avec des chercheurs du secteur Technologie musicale de McGill.

«L’électronique a changé notre écoute de la musique et nos concepts de composition. Maintenant, par exemple, on peut répéter les sons à l’infini, jouer plus vite que n’importe quel humain et modifier un son petit à petit, en une lente et invisible transformation continuelle. C’est tout à fait nouveau. Avant, on ne pouvait pas demander à un violoniste de répéter la même note pendant deux jours. Un son infini modifie le rapport entre la musique et la mémoire; celle-ci doit changer ses repères. C’est intéressant d’explorer cette voie pour montrer que l’électronique peut augmenter les possibilités de l’instrument, et celles de l’instrumentiste. »

Denys Bouliane


Denys Bouliane veut lui aussi faire avancer la composition, mais pas nécessairement par l’innovation technologique, ni même en regardant vers l’avant. Le professeur agrégé de composition au Département de recherche musicale s’intéresse à ce qu’il appelle la « valeur symbolique » (plutôt que commerciale ou monétaire) de la musique. «Pour préparer l’avenir, il faut donner un sens à la musique. J’ai le plus grand respect pour Mahler ou Mozart, que j’enseigne avec bonheur, mais je me questionne : Pourquoi sont-ils de grands maîtres? En quoi la forme de la musique de Mozart traduisait-elle les idées politiques et sociales de son temps? Comment Mahler a-t-il transformé la structure formelle au fil de ses dix symphonies pour refléter la dissolution de l’ordre social à Vienne? »

« Dans mon propre travail, comment puis-je reformater le langage musical pour trouver un nouveau mode d’expression, tout en maintenant le dialogue avec ceux qui m’écoutent? L’université est l’un des rares endroits où on peut encore parler de musique en des termes qui ne sont pas nécessairement mercantiles. »

Le Pr Bouliane se préoccupe des questions d’identité culturelle. Il a vécu en Allemagne pendant près de 20 ans, avant de rentrer au bercail. En tant que Québécois ayant passé la moitié de sa vie en Europe, il se pose d’épineuses questions : « D’où suis-je? Qu’est-ce que je représente? Où sont mes racines? » Naturellement, la musique est son principal outil de recherche. Alors que ses collègues allemands pouvaient s’appuyer sur des siècles de tradition, il n’a comme référence que la très courte histoire musicale du Canada. C’est pourquoi il a inventé la sienne.

Il y a cinq ans, Denys Bouliane a entrepris un ambitieux projet : un cycle de neuf opéras où il raconte une variante de l’histoire du Canada et de l’Amérique du Nord, en imaginant ce que donneraient 500 ans de véritable enrichissement mutuel entre la culture et la musique des Premières Nations et celles de l’Europe. Dans la version imaginée par le Pr Bouliane, Jacques Cartier et ses compagnons explorateurs du XVIe siècle ont accosté à l’île d’Anticosti, dans le golfe du Saint-Laurent, «non pas pour conquérir, mais pour apprendre ». (En fait, Cartier a longé les rives de l’île en 1534, mais ne semble pas y avoir débarqué.) Les explorateurs et les résidents micmacs de l’île ont fait ensemble une musique extraordinaire, au sens figuré comme au sens propre, tout en devenant les dépositaires d’un secret transcendant fabuleux.

«Dans mon histoire, le mode d’expression préféré est évidemment la musique», dit-il en riant. Denys Bouliane s’est notamment plongé dans l’étude des traditions musicales authentiques des Premières Nations et des chants de marins portugais préférés de l’équipage de Cartier et d’autres musiques européennes de l’époque. Il combine cette recherche minutieuse à une connaissance approfondie des mécanismes de l’évolution de la musique pour créer un « langage musical syntaxiquement fonctionnel » qui peut changer au fil de son évocation des grands moments de l’histoire de son île-miroir. Au début de 2011, il a réussi un véritable tour du chapeau, lorsque les trois premiers volets de son cycle anticostien ont été présentés en grande première mondiale : Vols et vertiges du Gamache pour orchestre et violoncelliste solo (avec son collègue, le professeur Matt Haimovitz de l’École Schulich), par l’Orchestre symphonique de Montréal sous la direction de Kent Nagano, Kahseta’s Tekeni-Ahsen, par l’Orchestre métropolitain et son chef Yannick Nézet-Séguin, et Tekeni- Ahsen pour quintette et instruments électroniques en temps réel, dans le cadre de la série de concerts live@CIRMMT, sous sa direction.

«Avec cette musique hybride, je ne cherche pas à avoir raison », dit-il. « Je fais une réinterprétation à partir de deux perspectives différentes. L’idée, c’est de réévaluer ce qu’est la culture musicale, sans se contenter de reprendre la musique des Premières Nations; ce ne serait pas respectueux ni inventif. » Au lieu de cela, il entrelace avec soin des brins d’ADN culturels et musicaux distincts, puis les amène complètement ailleurs, dans des lieux inouïs.

«C’est délicat», admet-il. «Je n’aime pas le tourisme culturel ni les assemblages d’éléments à la carte. Un scénario tel “Prenons un batteur indien, un chanteur sud-africain et un musicien de jazz montréalais et improvisons pendant une heure” n’est pas le but de l’exercice. J’essaie de capter l’essence des rythmes et des formes pour que l’œuvre s’en imprègne. » Denys Bouliane s’inspire également d’événements historiques pour créer une fiction palpitante où Jacques Cartier entretient une correspondance avec le satiriste français François Rabelais, et où une théorie du complot digne des francs-maçons transforme de grands personnages historiques en mystérieux Anticostiens. Il y aussi une merveilleuse histoire d’amour.

« C’est complètement fou », admet-il en riant.

« Les compositeurs ne sont pas seulement des hurluberlus qui rêvent d’un monde meilleur », ajoute-t-il. « La recherche scientifique sert à faire des découvertes et à repousser les limites. C’est aussi ce que nous essayons de faire : aller là où personne n’est jamais allé musicalement parlant. Si tout le monde faisait de la musique de la même façon, ce serait d’un ennui mortel! »

Le financement de cette recherche a notamment été assuré par la FCI, le FQRSC, le CRSH, le CRSNG et le Conseil des Arts du Canada.

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