Prisons vénézuéliennes : un enfer où fusil et croix font la loi

April 2011

Malgré la violence qui règne dans les prisons les plus meurtrières des Amériques, gangs de prisonniers et Église y assurent un ordre fragile.

Un reportage par Jean-Paul Saucier Calderón, étudiant en droit de la Faculté de droit de McGill

Malgré la violence qui règne dans les prisons les plus meurtrières des Amériques, gangs de prisonniers et Église y assurent un ordre fragile.

Si la paroi externe d’une prison vénézuélienne est très bien gardée, ce qui se trouve à l’intérieur des murs l’est tout autant. Seuls les acteurs changent. Ce sont les prisonniers, revolver, fusil d’assaut et grenade à la main qui jouent les geôliers dans les pénitenciers. Résultat, en 2010 l’Observatoire vénézuélien des prisons enregistrait 476 morts et 967 blessés pour une population carcérale d’un peu moins de 45 000 âmes.

L’église est le seul endroit où l’on ne peut faire parler la poudre. À l’entrée du lieu sacré, une petite table bancale fait office de kiosque de roches de crack où les pierres précieuses sont disposées avec style pour y être vendues. Un homme apparemment intoxiqué surveille son étal, tout en prêtant l’oreille à la cérémonie religieuse, Magnum reluisant à la main.

«Gloire à Dieu…» Cris, faibles convulsions et murmures de louanges animent une atmosphère évangélique qui détonne avec l’air chargé d’effluves et de poussières fécales.

Homme armé, dans l'une des entrées de l'église de la prison Del Libertador (nom fictif). (Jean-Paul Saucier Calderón)

L’église est un sanctuaire pour ceux qui veulent faire leur temps sans ennuis. Les actes de violence y sont formellement interdits par les «autorités» de la prison. Non seulement l’Église offre une protection, mais en être membre assure aussi une certaine immunité. Les membres de l’Église évangélique sont reconnaissables à la cravate qu’ils portent; sorte de visa offrant une garantie contre la violence. Difficile de dire si ces hommes se travestissent en croyant au profit d’une certaine paix ou si leurs convictions sont sincères… Ici, tous les moyens sont bons pour survivre.

La survie et la paix dépendent aussi du groupe qui dirige la prison. Plusieurs pénitenciers hébergent plus d’un gang, ce qui rend les affrontements inévitables. Lorsqu’il n’y a qu’un groupe, il est tantôt berger, tantôt cerbère. C’est le cas dans la prison Del Libertador (nom fictif). Deux hommes forts du même clan font la pluie et le beau temps dans ce pénitencier comptant plus de 2000 reclus. «Nous cherchons à maintenir l’ordre ici, on évite à tout prix les morts; cela nous assure que la Garde nationale n’entre pas dans la prison», raconte Milton, l’un des deux caciques.

Le caïd, dans la jeune quarantaine et au look sportif, manie d’une dextérité innocente son Blackberry avec les mêmes mains de fer qui savent aussi bien commander la gâchette. Tout en décrivant l’âpreté de la vie carcérale, il fait aligner, dos à un mur criblé d’éclats de grenades, des prisonniers fraîchement arrivés. Se dessine derrière lui une scène d’épouvante; un de ses hommes de main s’approche d’un «nouveau» et caresse son visage du bout de son pistolet, comme pour l’accoutumer au froid du métal. Mais le jeune ainsi tenu en joue ne fléchit pas, il en a manifestement vu d’autres. Son tortionnaire recule et pointe l’arme dans sa direction. Il ne bronche toujours pas. Si la scène surréaliste laissait présager une issue fatale, l’on comprend vite qu’il s’agit plutôt d’une brimade destinée à distinguer les braves des froussards et, surtout, à rappeler qui mène le bal.

Malgré l’ignoble mise en scène qu’il vient d’orchestrer, le pran (le chef) parle presqu’en homme de paix. Il rappelle que la règle fondamentale qui régit l’endroit est le respect : «Si un prisonnier vole quelque chose à un autre, il faut l’avertir à coup de poignard ou à coup de feu, mais l’on tente de ne pas tuer, sauf si nécessaire… Parce que la Garde nationale…»

La Garde nationale est le corps de police militarisée chargé de garder l’extérieur de la prison. Ses incursions à l’intérieur des murs sont rares, mais les pranes (les chefs) les redoutent. «Nous sommes bien armés, mais la Garde l’est encore mieux», raconte l’homme fort en pointant un mur mitraillé par des projectiles manifestement de gros calibre.

En général, ce sont les détenus qui ont la haute main sur la direction d’un établissement. Face au chantage des armes et de l’argent, les fonctionnaires de l’État finissent souvent par courber l’échine et facilitent l’entrée d’armes et de drogues. «Tout cela entre par la porte principale», déclare le pran en esquissant un petit sourire narquois.

La religion : une protection limitée

Si la religion sert de refuge et de protection pour les prisonniers communs, elle peut aussi conforter un pran. Une drôle de cérémonie a lieu dans l’opulente chambre de l’un de ces derniers. Dans la cellule climatisée, munie d’un énorme écran plasma desservi par plusieurs centaines de canaux, un pasteur évangélique bénit les deux chefs qu’il semble investir d’une mission biblique. «Donne-leur la force pour qu’ils fassent le bien, protège ces hommes bons de toute mauvaise intention.»

Celui qui fait la morale aux pranes, le pasteur José Argenis Sánchez, est un quadruple meurtrier qui a pris le rôle de berger alors qu’il purgeait une peine de 25 ans. Après neuf années derrière les barreaux, il a obtenu une libération conditionnelle pour bonne conduite. «Ici, ce sont les pranes qui imposent la loi mais, parfois, ce sont des lois injustes. Dieu n’appuie pas ces règles. L’Église a donc le pouvoir de leur dire de ne pas mal agir.»

Bien que l’Église et des chefs cherchant la paix permettent de survivre à une condamnation, cette sécurité n’est pas donnée à tous. Certains doivent se réfugier sur le toit d’un des pavillons. Peau tannée par le plomb du soleil, bouche cousue de ficelle pour montrer qu’ils sont engagés dans une grève de la faim qui les a déjà émaciés, ils exigent que l’État les transfère vers un pénitencier où ils seront victimes de moins d’inimitiés.

Il n’y a pas que la violence qui guette les prisonniers. Le système carcéral souffre d’un surpeuplement sérieux. D’une capacité de 15 000 détenus, il en contenait près de 45 000 à la fin de l’année 2010. Parfois, les prisonniers doivent «dormir» debout tellement l’espace est réduit.

La surpopulation rend impossible la séparation des reclus selon la gravité des crimes commis ou reprochés. Petits larrons amateurs cohabitent donc avec meurtriers aguerris. Il doit bien y avoir des innocents aussi, puisque 70 % des détenus n’ont pas encore été jugés. Les infrastructures sont gravement délabrées, les conduits d’eaux usées refoulent fréquemment les déjections humaines. Les cours des prisons ont l’allure de dépotoirs. Ce festin pour les mouches ne manque pas de les attirer. Elles affluent en hordes qui forment des nuages porteurs de maladies et de bactéries auxquelles les reclus finissent rarement à s’habituer.

Dur combat pour les droits des prisonniers

Certaines ONG, tel l’Observatoire vénézuélien des prisons, luttent pour les droits des détenus. Mais cette lutte a un coût. Le directeur de l’organisme, Humberto Prado, a fait l’objet de plusieurs menaces de morts : «Ce sont manifestement des gens à qui mes activités font mal», affirme-t-il d’un ton réticent. Dans le milieu des ONG, on ne se gêne pas pour dire que Prado est menacé par l’État. Dans un pays politiquement polarisé comme le Venezuela, tout enjeu devient avant tout politique et la critique est rapidement assimilée à l’opposition.

Depuis 2008, Prado fait l’objet de mesures provisoires édictées par la Cour interaméricaine des droits de l’homme. Ces dispositifs enjoignent l’État vénézuélien à protéger effectivement la vie de Prado en raison de son rôle de représentant des reclus de pénitenciers entiers.

Mur mitraillé lors de combats confrontant les détenus à la Garde nationale. (Jean-Paul Saucier Calderón)

Il n’est pas le seul à être sous de telles mesures de protection de la Cour interaméricaine : la population entière de cinq pénitenciers est «protégée» par des mesures provisoires. En novembre dernier, la Cour faisait de la prison de Tocorón le cinquième établissement couvert par de telles mesures. Dans sa décision, le tribunal interaméricain a notamment reconnu que le lieu de détention était surpeuplé; étant conçu pour recevoir 750 détenus, il en logeait plus de 3200. La décision admet aussi qu’«entre le 27 et le 29 septembre 2010, une mutinerie causa la mort de 16 prisonniers en plus d’en blesser de 36 à 46. Au cours de cet évènement, des armes à feu ont été utilisées et on a aussi fait exploser huit grenades».

Malgré ces mesures de protection ? qui ont été appliquées à une première prison en 2006, et étendues à d’autres établissements depuis ? l’État vénézuélien ne réussit pas à protéger adéquatement les prisonniers : en 2010, le nombre de morts a augmenté de 30 % et celui de blessés de 52 % comparativement à l’année précédente.

La violence au-delà des prisons

Loin des débats politiques et de la Cour interaméricaine, les grévistes de la faim veulent seulement être sauvés. Parmi ces hommes au destin incertain se trouve Marco, un jeune dans la vingtaine qui attend qu’on le fasse passer vers un enfer plus tolérable. Deux fils suturent ses lèvres derrière lesquelles se dessinent des dents rognées et noircies par les vapeurs de crack. Sa consommation lui a valu son séjour sur le toit : «Je devais 300 bolivares [70 $ au taux officiel] que je ne pouvais plus payer, on a donc voulu en finir avec moi, mais ici le toit me donne protection.»

Au Venezuela, se coudre la bouche pour protester n’est pas un phénomène exclusif au milieu carcéral. Certains citoyens désespérés comme Franklin Brito, un petit producteur exproprié par le gouvernement Chávez, se sont cousu la bouche, dernier recours pour que leurs pétitions soient entendues. Brito est mort de faim le 30 août dernier.

Quant aux parias des pénitenciers qui vivent sur les toits, il n’est pas rare qu’on réussisse à les liquider et qu’ils joignent, avec la bouche encore cousue, la pile de morts de la morgue de Bello Monte à Caracas. Plus de 400 corps y transitent par mois.

Il y a des mois que les médias vénézuéliens ressassent la «nouvelle», reprise dernièrement par les médias occidentaux : il est presque cinq fois plus probable d’être victime d’un meurtre au Venezuela que dans un pays en guerre tel l’Irak qui a sensiblement la même population. L’Institut national de statistiques a recensé plus de 19 000 homicides pour l’année 2009, ce qui veut dire que 52 personnes ont été assassinées chaque jour cette année-là, comparativement à la moyenne de 1,3 reclus par jour, pour l’ensemble des prisons vénézuéliennes, en 2010.

Si les grévistes des toits rêvent de temps meilleurs dans un autre pénitencier, voire à la liberté, cela ne veut pas dire pour autant que la vie à l’extérieur soit une vie rêvée.

Photos par Jean-Paul Saucier Calderón

Be Sociable, Share!

Comments are closed.