Populismes et droits de l’homme : à propos de la Suisse et des minarets

Winter 2010

Par le professeur Frédéric Mégret

Professeur Frédéric Mégret (Photo: Allen McInnis)

Professeur Frédéric Mégret (Photo: Allen McInnis)

Le vote par referendum en Suisse pour l’interdiction des minarets est une grave menace à la liberté de religion. La campagne de l’UDC a reposé sur les pires clichés et amalgames (l’association burqa-minarets-missiles), jouant des peurs de la population à propos de ce qui était décrit comme une « islamisation de la Suisse ». Produit de l’extrême droite, elle risque fort de conforter d’autres extrémismes.

Mais ce qui est le plus inquiétant est que les arguments contre les minarets aient été au moins pour partie justifiés sur le fondement des droits humains. On a ainsi entendu l’UDC affirmer que les minarets étaient « le symbole apparent d’une revendication politico-religieuse du pouvoir, qui remet en cause les droits fondamentaux ». L’interdiction de la construction des minarets est présentée comme une mesure « propre à maintenir la paix entre les membres des diverses communautés religieuses » et donc… protectrice de la liberté de religion.

On est là face à un phénomène occidental désormais tout à fait répandu, de Pim Fortuyn à Hérouxville ou au « débat » sur la Burqua en France. Les droits humains sont de plus en plus utilisés, dans les faits, pour stigmatiser certaines pratiques religieuses, surtout musulmanes, comme ne se conformant pas aux standards du pays d’accueil (un peu à la manière dont la colonisation et la répression des pratiques locales furent justifiées en leur temps par l’incapacité des colonisés à se conformer au standard de civilisation). Ce qui ne relevait que des lubies de l’extrême droite semble désormais gagner le droit, du succès du referendum suisse à la décision du Conseil d’État français refusant à une femme la nationalité française à cause de sa « pratique radicale de sa religion… incompatible avec les valeurs essentielles de la communauté française et notamment avec le principe d’égalité des sexes ».

Sous couvert de protéger l’égalité des sexes, le risque est que l’on laisse libre cours à un discours au mieux intolérant, au pire haineux. En laissant de côté la question de savoir si les individus qui se découvrent tout d’un coup une vocation pour les droits de la femme lorsqu’il s’agit de s’en prendre aux minorités témoignent d’un engagement similaire lorsqu’il s’agit de leur société en général (qui est rarement, faut-il le rappeler, un modèle en matière d’égalité), le sentiment d’une certaine urgence s’impose. L’urgence, tout d’abord, de sauvegarder les droits humains de récupérations et l’urgence que les défenseurs des droits humains se fassent entendre pour manifester le fait que l’on peut être en même temps vigoureusement contre l’inégalité des sexes et vigoureusement pour la liberté religieuse. La défense des droits des femmes se réclame à juste titre de notions d’égalité et d’autonomie. Mais en prétendant « protéger les femmes contre l’oppression religieuse », elle témoigne parfois elle-même d’un horrible paternalisme et d’un déni de l’autonomie des femmes musulmanes (y compris celles pour qui porter la burqa est un choix).

Elle risque de faire payer aux femmes, au nom du féminisme, le choix – parfois très féministe, d’ailleurs – qu’elles font d’adhérer à une pratique religieuse ou à ses signes extérieurs.

La question n’est pas de dénier que les pratiques religieuses puissent avoir des effets discriminatoires – faut-il rappeler que l’Église catholique interdit l’accès des femmes au sacerdoce depuis deux millénaires – mais de jeter un regard moins idéologique sur les rapports complexes entre individus, communautés et nations, et de comprendre comment ni l’intégration ni la lutte contre l’islamisme radical ne sauraient passer par des mesures vexatoires à l’égard d’une communauté religieuse.

Les droits humains n’apportent certes pas de réponses faciles à ces questions, mais ils incitent à la plus grande prudence lorsque la liberté de religion est en jeu. Est-il besoin de rappeler ce que les droits humains doivent aux luttes pour la liberté religieuse?

Frédéric Mégret est professeur de droit et titulaire de la Chaire de recherche du Canada en droits de la personne et pluralisme juridique à McGill. Une version de cet article a été publiée dans La Presse, le 1er décembre 2009. Republié avec autorisation.
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